Les Trois Mousquetaires : chapitre XXV (4)
Oui, Monsieur ; cinq jours après son départ, il est revenu de fort mauvaise humeur de son côté ; il paraît que lui aussi a eu du désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander. Le fait est, répondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarqué dans Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs. Cela est possible, Monsieur ; mais supposez qu'il m'arrive seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un dévouement semblables, et je suis un homme ruiné. Non, car Porthos vous paiera. Hum ! fit l'hôtelier d'un ton de doute. C'est le favori d'une très grande dame qui ne le laissera pas dans l'embarras pour une misère comme celle qu'il vous doit. Si j'ose dire ce que je crois là-dessus... Ce que vous croyez ? Je dirai plus : ce que je sais. Ce que vous savez ? Et même ce dont je suis sûr. Et de quoi êtes-vous sûr, voyons ? Je dirai que je connais cette grande dame. Vous ? Oui, moi. Et comment la connaissez-vous ? Oh ! Monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion... Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas à vous repentir de votre confiance. Eh bien, Monsieur, vous concevez, l'inquiétude fait faire bien des choses. Qu'avez-vous fait ? Oh ! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un créancier. Enfin ? M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n'était pas encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien qu'il nous chargeât de ses commissions. Ensuite ? Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n'est jamais bien sûr, j'ai profité de l'occasion de l'un de mes garçons qui allait à Paris, et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C'était remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé cette lettre, n'est-ce pas ? A peu près. Eh bien, Monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande dame ? Non ; j'en ai entendu parler à Porthos, voilà tout. Savez-vous ce que c'est que cette prétendue duchesse ? Je vous le répète, je ne la connais pas. C'est une vieille procureuse au Châtelet, Monsieur, nommée Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des airs d'être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours. Comment savez-vous cela ? Parce qu'elle s'est mise dans une grande colère en recevant la lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c'était encore pour quelque femme qu'il avait reçu ce coup d'épée. Mais il a donc reçu un coup d'épée ? Ah ! mon Dieu ! qu'ai-je dit là ? Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d'épée. Oui ; mais il m'avait si fort défendu de le dire ! Pourquoi cela ? Dame ! Monsieur, parce qu'il s'était vanté de perforer cet étranger avec lequel vous l'avez laissée en dispute, et que c'est cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l'a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté envers la duchesse, qu'il avait cru intéresser en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à personne que c'est un coup d'épée qu'il a reçu. Ainsi c'est donc un coup d'épée qui le retient dans son lit ? Et un maître coup d'épée, je vous l'assure. Il faut que votre ami ait l'âme chevillée dans le corps. Vous étiez donc là ? Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j'ai vu le combat sans que les combattants me vissent. Et comment cela s'est-il passé ? Oh ! la chose n'a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis en garde ; l'étranger a fait une feinte et s'est fendu ; tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière. L'étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge ; et M. Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s'est avoué vaincu. Sur quoi, l'étranger lui a demandé son nom, et apprenant qu'il s'appelait M. Porthos, et non M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramené à l'hôtel, est monté à cheval et a disparu. Ainsi c'est à M. d'Artagnan qu'en voulait cet étranger ? Il paraît que oui. Et savez-vous ce qu'il est devenu ? Non ; je ne l'avais jamais vu jusqu'à ce moment et nous ne l'avons pas revu depuis. Très bien ; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites que la chambre de Porthos est au premier, numéro I ? Oui, Monsieur, la plus belle de l'auberge ; une chambre que j'aurais déjà eu dix fois l'occasion de louer. Bah ! tranquillisez vous, dit d'Artagnan en riant ; Porthos vous paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard. Oh ! Monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de sa bourse, ce ne serait rien ; mais elle a positivement répondu qu'elle était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier. Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte ? Nous nous en sommes bien gardés : il aurait vu de quelle manière nous avions fait la commission. Si bien qu'il attend toujours son argent ? Oh ! mon Dieu, oui ! Hier encore, il a écrit ; mais, cette fois, c'est son domestique qui a mis la lettre à la poste. Et vous dites que la procureuse est vieille et laide ?. Cinquante ans au moins, Monsieur, et pas belle du tout, à ce qu'a dit Pathaud. En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir ; d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose. Comment, pas grand-chose ! Une vingtaine de pistoles déjà, sans compter le médecin. Oh ! il ne se refuse rien, allez ! on voit qu'il est habitué à bien vivre. Eh bien, si sa maîtresse l'abandonne, il trouvera des amis, je vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n'ayez aucune inquiétude, et continuez d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son état. Monsieur m'a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne pas dire un mot de la blessure. C'est chose convenue ; vous avez ma parole. Oh ! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous ! N'ayez pas peur ; il n'est pas si diable qu'il en a l'air. En disant ces mots, d'Artagnan monta l'escalier, laissant son hôte un peu plus rassuré à l'endroit de deux choses auxquelles il paraissait beaucoup tenir : sa créance et sa vie. (à suivre...) |
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