Les Trois Mousquetaires : chapitre XXVI (3)

Publié le par jeanphi

“Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois pouvoirs divins ; le reste, ordines inferiores de la hiérarchie ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts bénissants. Voilà le sujet simplifié, argumentum omni denudatum ornamento . Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de la taille de celui-ci.”
Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome in-folio qui faisait plier la table sous son poids.
D'Artagnan frémit.
“Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J'avais choisi ce texte ; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de votre goût : Non inutile est desiderium in oblatione , ou mieux encore : un peu de regret ne messied pas dans une offrande au Seigneur.
– Halte-là ! s'écria le jésuite, car cette thèse frise l'hérésie ; il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de l'hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du bourreau. Prenez garde ! mon jeune ami ; vous penchez vers les fausses doctrines, mon jeune ami ; vous vous perdrez !
– Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête.
– Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des demi-pélagiens.
– Mais, mon révérend... . , reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle d'arguments qui lui tombait sur la tête.
– Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on s'offre à Dieu ? Ecoutez ce dilemme : Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable : voilà ma conclusion.
– C'est la mienne aussi, dit le curé.
– Mais de grâce !... dit Aramis.
Desideras diabolum , infortuné ! s'écria le jésuite.
– Il regrette le diable ! Ah ! mon jeune ami, reprit le curé en gémissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en supplie.”
D'Artagnan tournait à l'idiotisme ; il lui semblait être dans une maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il voyait. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se parlait devant lui.
“Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle commençait à percer un peu d'impatience, je ne dis pas que je regrette ; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas orthodoxe...”
Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.
“Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grâce de n'offrir au Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison, d'Artagnan ?
– Je le crois pardieu bien !” s'écria celui-ci.
Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.
“Voici mon point de départ, c'est un syllogisme : le monde ne manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice ; or l'Ecriture dit positivement : Faites un sacrifice au Seigneur.
– Cela est vrai, dirent les antagonistes.
– Et puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j'ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture l'an passé, et duquel ce grand homme m'a fait mille compliments.
– Un rondeau ! fit dédaigneusement le jésuite.
– Un rondeau ! dit machinalement le curé.
– Dites, dites, s'écria d'Artagnan, cela nous changera quelque peu.
– Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c'est de la théologie en vers.
– Diable ! fit d'Artagnan.
– Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'était pas exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie :
– Vous qui pleurez un passé plein de charmes, –
– Et qui traînez des jours infortunés, –
– Tous vos malheurs se verront terminés, –
– Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes, –
– Vous qui pleurez. –
D'Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son opinion.
“Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en effet saint Augustin ? Severus sit clericorum sermo .
– Oui, que le sermon soit clair ! dit le curé.
– Or, se hâta d'interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout ; elle aura le succès d'une plaidoirie de maître Patru.
– Plaise à Dieu ! s'écria Aramis transporté.
– Vous le voyez, s'écria le jésuite, le monde parle encore en vous à haute voix, altissima voce . Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je tremble que la grâce ne soit point efficace.
– Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
– Présomption mondaine !
– Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.
– Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse ?
– Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre ; je vais donc la continuer, et demain j'espère que vous serez satisfait des corrections que j'y aurai faites d'après vos avis.
– Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des dispositions excellentes.
– Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n'avons pas à craindre qu'une partie du grain soit tombée sur la pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le reste, aves coeli coznederunt illam .
– Que la peste t'étouffe avec ton latin ! dit d'Artagnan, qui se sentait au bout de ses forces.
– Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.
– A demain, jeune téméraire, dit le jésuite ; vous promettez d'être une des lumières de l'Eglise ; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas un feu dévorant.”
D'Artagnan, qui pendant une heure s'était rongé les ongles d'impatience, commençait à attaquer la chair.
Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d'Artagnan, et s'avancèrent vers la porte. Bazin, qui s'était tenu debout et qui avait écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s'élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.
Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta aussitôt près de d'Artagnan qui rêvait encore.
Restés seuls, les deux amis gardèrent d'abord un silence embarrassé ; cependant il fallait que l'un des deux le rompît le premier, et comme d'Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami :

(à suivre...)
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N
L'un des passages les plus hilarants - sinon LE plus hilarant - des Trois Mousquetaires. L'un de mes préférés, surtout les répliques du curé.<br /> Nazir
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