Robur le Conquérant : chapitre XVI (2)
En ce moment; Tom Turner s'approcha de l'ingénieur. Il était une heure un quart. Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance à mollir, en gagnant dans l'ouest, il est vrai. Et qu'indique le baromètre ? demanda Robur, après avoir observé l'aspect du ciel. Il est à peu près stationnaire, répondit le contremaître. Pourtant, il me semble que les nuages s'abaissent au-dessous de l'Albatros. En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible qu'il plût à la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions au-dessus de la zone des pluies, peu importe ! Nous ne serons pas gênés dans l'achèvement de notre travail. Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit être une pluie fine du moins la forme des nuages le fait supposer et il est probable que, plus bas, la brise va calmir tout à fait. Sans doute, Tom, répondit Robur. Néanmoins, il me semble préférable de ne pas redescendre encore. Achevons de réparer nos avaries et alors nous pourrons manoeuvrer à notre convenance. Tout est là. A deux heures et quelques minutes, la première partie du travail était finie. L'hélice antérieure réinstallée, les piles qui l'actionnaient furent mises en activité. Le mouvement s accéléra peu à peu, et l'Albatros, évoluant cap au sud-ouest, revint avec une vitesse moyenne dans la direction de l'île Chatam. Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons porté au nord-est. La brise n'a pas changé, ainsi que j'ai pu m'en assurer en observant le compas. Donc, j'estime qu'en une heure, au plus, nous pouvons retrouver les parages de l'île. Je le crois aussi, master Robur, répondit le contremaître, car nous avançons a raison d'une douzaine de mètres par seconde. Entre trois et quatre heures du matin, l'Albatros aura regagné son point de départ. Et ce sera tant mieux, Tom ! répondit l'ingénieur. Nous avons intérêt à arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir été vus. Les fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur leurs gardes. Lorsque l'Albatros sera presque à ras de terre, nous essaierons de le cacher derrière quelques hautes roches de l'île. Puis, dussions-nous passer quelques jours à Chatam... Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter contre une armée d'indigènes... Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre Albatros ! L'ingénieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de nouveaux ordres. Mes amis, leur dit-il, l'heure n'est pas venue de se reposer. Il faut travailler jusqu'au jour. Tous étaient prêts. Il s'agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de l'arrière les réparations qui avaient été faites pour celui de l'avant. C'étaient les mêmes avaries, produites par la même cause, c'est-à-dire par la violence de l'ouragan pendant la traversée du continent antarctique. Mais, afin d'aider à rentrer cette hélice en dedans, il parut bon d'arrêter, pendant quelques minutes, la marche de l'aéronef et même de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l'ordre de Robur, l'aide-mécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation de l'hélice antérieure. L'aéronef commença donc à culer doucement, pour employer une expression maritime. Tous se disposaient alors à se rendre à l'arrière, lorsque Tom Turner fut surpris par une singulière odeur. C'étaient les gaz de la mèche, accumulés maintenant dans le coffre, qui s'échappaient de la cabine des fugitifs. Hein ? fit le contremaître. Qu'y a-t-il ? demanda Robur. Ne sentez-vous pas ?... On dirait de la poudre qui brûle ? En effet, Tom ! Et cette odeur vient du dernier roufle ! Oui... de la cabine même... Est-ce que ces misérables auraient mis le feu ?... Eh ! si ne n'était que le feu ?... s'écria Robur. Enfonce la porte, Tom, enfonce la porte ! Mais le contremaître avait à peine fait un pas vers l'arrière, qu'une explosion formidable ébranla l'Albatros. Les roufles volèrent en éclats. Les fanaux s'éteignirent, car le courant électrique leur manqua subitement, et l'obscurité redevint complète. Cependant, si la plupart des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors d'usage, quelques-unes, à la proue, n'avaient pas cessé de tourner. Soudain, la coque de l'aéronef s'ouvrit un peu en arrière du premier roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de l'avant, et la partie postérieure de la plate-forme culbuta dans l'espace. Presque aussitôt s'arrêtèrent les dernières hélices suspensives, et l'Albatros fut précipité vers l'abîme. C'était une chute de trois mille mètres pour les huit hommes, accrochés, comme des naufragés, à cette épave ! En outre, cette chute allait être d'autant plus rapide que le propulseur de l'avant, après s'être redressé verticalement, fonctionnait encore ! Ce fut alors que Robur, avec un à-propos qui dénotait un extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu'au roufle à demi disloqué, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la rotation de l'hélice qui, de propulsive qu'elle était, devint suspensive. Chute, assurément, bien qu'elle fût quelque peu retardée; mais, du moins, l'épave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps abandonnés aux effets de la pesanteur. Et, si c'était toujours la mort pour les survivants de l'Albatros, puisqu'ils étaient précipités dans la mer, ce n'était plus la mort par asphyxie, au milieu d'un air que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable. Quatre-vingts secondes au plus après l'explosion, ce qui restait de l'Albatros s'était abîmé dans les flots. (à suivre...) |
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