Les Trois Mousquetaires : chapitre LIX (2)
Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter. De la part de Lord de Winter ! répéta Buckingham, faites entrer. Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canapé une riche robe de chambre brochée d'or, pour endosser un pourpoint de velours bleu tout brodé de perles. Pourquoi le baron n'est-il pas venu lui-même ? demanda Buckingham, je l'attendais ce matin. Il m'a chargé de dire à Votre Grâce, répondit Felton, qu'il regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu'il en était empêché par la garde qu'il est obligé de faire au château. Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonnière. C'est justement de cette prisonnière que je voulais parler à Votre Grâce, reprit Felton. Eh bien, parlez. Ce que j'ai à vous dire ne peut être entendu que de vous, Milord. Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous à portée de la sonnette ; je vous appellerai tout à l'heure. Patrick sortit. Nous sommes seuls, Monsieur, dit Buckingham, parlez. Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a écrit l'autre jour pour vous prier de signer un ordre d'embarquement relatif à une jeune femme nommée Charlotte Backson. Oui, Monsieur, et je lui ai répondu de m'apporter ou de m'envoyer cet ordre et que je le signerais. Le voici, Milord. Donnez, dit le duc. Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup d'oeil rapide. Alors, s'apercevant que c'était bien celui qui lui était annoncé, il le posa sur la table, prit une plume et s'apprêta à signer. Pardon, Milord, dit Felton arrêtant le duc, mais Votre Grâce sait-elle que le nom de Charlotte Backson n'est pas le véritable nom de cette jeune femme ? Oui, Monsieur, je le sais, répondit le duc en trempant la plume dans l'encrier. Alors, Votre Grâce connaît son véritable nom ? demanda Felton d'une voix brève. Je le connais. Le duc approcha la plume du papier. Et, connaissant ce véritable nom, reprit Felton, Monseigneur signera tout de même ? Sans doute, dit Buckingham, et plutôt deux fois qu'une. Je ne puis croire, continua Felton d'une voix qui devenait de plus en plus brève et saccadée, que Sa Grâce sache qu'il s'agit de Lady de Winter... Je le sais parfaitement, quoique je sois étonné que vous le sachiez, vous ! Et Votre Grâce signera cet ordre sans remords ? Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur. Ah çà, Monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites là d'étranges questions, et que je suis bien simple d'y répondre ? Répondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus grave que vous ne le croyez peut-être. Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit. Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady de Winter est une grande coupable, et que c'est presque lui faire grâce que de borner sa peine à l'extradition. Le duc posa sa plume sur le papier. Vous ne signerez pas cet ordre, Milord ! dit Felton en faisant un pas vers le duc. Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi ? Parce que vous descendrez en vous-même, et que vous rendrez justice à Milady. On lui rendra justice en l'envoyant à Tyburn, dit Buckingham ; Milady est une infâme. Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous demande sa liberté. Ah çà, dit Buckingham, êtes-vous fou de me parler ainsi ? Milord, excusez-moi ! je parle comme je puis ; je me contiens. Cependant, Milord, songez à ce que vous allez faire, et craignez d'outrepasser la mesure ! Plaît-il ?... Dieu me pardonne ! s'écria Buckingham, mais je crois qu'il me menace ! Non, Milord, je prie encore, et je vous dis : une goutte d'eau suffit pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes. Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d'ici et vous rendre aux arrêts sur-le-champ. Vous allez m'écouter jusqu'au bout, Milord. Vous avez séduit cette jeune fille, vous l'avez outragée, souillée ; réparez vos crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n'exigerai pas autre chose de vous . Vous n'exigerez pas ? dit Buckingham regardant Felton avec étonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu'il venait de prononcer. Milord, continua Felton s'exaltant à mesure qu'il parlait, Milord, prenez garde, toute l'Angleterre est lasse de vos iniquités ; Milord, vous avez abusé de la puissance royale que vous avez presque usurpée ; Milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu ; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd'hui. Ah ! ceci est trop fort ! cria Buckingham en faisant un pas vers la porte. Felton lui barra le passage. Je vous le demande humblement, dit-il, signez l'ordre de mise en liberté de Lady de Winter ; songez que c'est la femme que vous avez déshonorée. Retirez-vous, Monsieur, dit Buckingham, ou j'appelle et vous fais mettre aux fers. Vous n'appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la sonnette placée sur un guéridon incrusté d'argent ; prenez garde, Milord, vous voilà entre les mains de Dieu. Dans les mains du diable, vous voulez dire, s'écria Buckingham en élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler directement. Signez, Milord, signez la liberté de Lady de Winter, dit Felton en poussant un papier vers le duc. De force ! vous moquez-vous ? holà, Patrick ! Signez, Milord ! Jamais ! Jamais ! A moi, cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée. Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer : il tenait tout ouvert et caché dans son pourpoint le couteau dont s'était frappée Milady ; d'un bond il fut sur le duc. En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant : Milord, une lettre de France ! (à suivre...) |
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