Les Trois Mousquetaires : chapitre LIX (3)

Publié le par jeanphi



– De France !” s'écria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui lui venait cette lettre.
Felton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau jusqu'au manche.
“Ah ! traître ! cria Buckingham, tu m'as tué...
– Au meurtre !” hurla Patrick.
Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte libre, s'élança dans la chambre voisine, qui était celle où attendaient, comme nous l'avons dit, les députés de La Rochelle, la traversa tout en courant et se précipita vers l'escalier ; mais, sur la première marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le voyant pâle, égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou en s'écriant :
“Je le savais, je l'avais deviné et j'arrive trop tard d'une minute ! Oh ! malheureux que je suis !”
Felton ne fit aucune résistance ; Lord de Winter le remit aux mains des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une petite terrasse dominant la mer, et il s'élança dans le cabinet de Buckingham.
Au cri poussé par le duc, à l'appel de Patrick, l'homme que Felton avait rencontré dans l'antichambre se précipita dans le cabinet.
Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main crispée.
“La Porte, dit le duc d'une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa part  ?
– Oui, Monseigneur, répondit le fidèle serviteur d'Anne d'Autriche, mais trop tard peut-être.
– Silence, La Porte ! on pourrait vous entendre ; Patrick, ne laissez entrer personne : oh ! je ne saurai pas ce qu'elle me fait dire ! mon Dieu, je me meurs !”
Et le duc s'évanouit.
Cependant, Lord de Winter, les députés, les chefs de l'expédition, les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa chambre ; partout des cris de désespoir retentissaient. La nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt partout et se répandit par la ville.
Un coup de canon annonça qu'il venait de se passer quelque chose de nouveau et d'inattendu.
Lord de Winter s'arrachait les cheveux.
“Trop tard d'une minute ! s'écriait-il, trop tard d'une minute ! Oh ! mon Dieu, mon Dieu, quel malheur !”
En effet, on était venu lui dire à sept heures du matin qu'une échelle de corde flottait à une des fenêtres du château ; il avait couru aussitôt à la chambre de Milady, avait trouvé la chambre vide et la fenêtre ouverte, les barreaux sciés, il s'était rappelé la recommandation verbale que lui avait fait transmettre d'Artagnan par son messager, il avait tremblé pour le duc, et, courant à l'écurie, sans prendre le temps de faire seller son cheval, avait sauté sur le premier venu, était accouru ventre à terre, et sautant à bas dans la cour, avait monté précipitamment l'escalier, et, sur le premier degré, avait, comme nous l'avons dit, rencontré Felton.
Cependant le duc n'était pas mort : il revint à lui, rouvrit les yeux, et l'espoir rentra dans tous les coeurs.
“Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.
“Ah ! c'est vous, de Winter ! vous m'avez envoyé ce matin un singulier fou, voyez l'état dans lequel il m'a mis !
– Oh ! Milord ! s'écria le baron, je ne m'en consolerai jamais.
– Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant la main, je ne connais pas d'homme qui mérite d'être regretté pendant toute la vie d'un autre homme ; mais laisse-nous, je t'en prie.”
Le baron sortit en sanglotant.
Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick.
On cherchait un médecin, qu'on ne pouvait trouver.
“Vous vivrez, Milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du duc, le messager d'Anne d'Autriche.
– Que m'écrivait-elle ? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de sang et domptant, pour parler de celle qu'il aimait, d'atroces douleurs, que m'écrivait-elle ? Lis-moi sa lettre.
– Oh ! Milord ! fit La Porte.
– Obéis, La Porte ; ne vois-tu pas que je n'ai pas de temps à perdre ?”
La Porte rompit le cachet et plaça le parchemin sous les yeux du duc ; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l'écriture.
“Lis donc, dit-il, lis donc, je n'y vois plus ; lis donc ! car bientôt peut- être je n'entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu'elle m'a écrit.”
La Porte ne fit plus de difficulté, et lut :
“Milord,
“Par ce que j'ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos, d'interrompre les grands armements que vous faites contre la France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et pour l'Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous, Milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas.
“Veillez sur votre vie, que l'on menace et qui me sera chère du moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.
“Votre affectionnée,
“ANNE”
Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette lecture ; puis, lorsqu'elle fut finie, comme s'il eût trouvé dans cette lettre un amer désappointement :
“N'avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte ? demanda-t-il.
– Si fait, Monseigneur : la reine m'avait chargé de vous dire de veiller sur vous, car elle avait eu avis qu'on voulait vous assassiner.
– Et c'est tout, c'est tout ? reprit Buckingham avec impatience.
– Elle m'avait encore chargé de vous dire qu'elle vous aimait toujours.
– Ah ! fit Buckingham, Dieu soit loué ! ma mort ne sera donc pas pour elle la mort d'un étranger !...”
La Porte fondit en larmes.
“Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de diamants.”
Patrick apporta l'objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir appartenu à la reine.
“Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en perles.”
Patrick obéit encore.
“Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j'eusse à elle, ce coffret d'argent, et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa Majesté ; et pour dernier souvenir... (il chercha autour de lui quelque objet précieux)... vous y joindrez...”
Il chercha encore ; mais ses regards obscurcis par la mort ne rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant encore du sang vermeil étendu sur la lame.
“Et vous y joindrez ce couteau”, dit le duc en serrant la main de La Porte.
Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d'argent, y laissa tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu'il ne pouvait plus parler ; puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n'avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet.
Patrick poussa un grand cri.
Buckingham voulut sourire une dernière fois ; mais la mort arrêta sa pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d'amour.
En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré ; il était déjà à bord du vaisseau amiral, on avait été obligé d'aller le chercher là.
Il s'approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne, et la laissa retomber.
“Tout est inutile, dit-il, il est mort.
– Mort, mort !” s'écria Patrick.
A ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut que consternation et que tumulte.
Aussitôt que Lord de Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais.
“Misérable ! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de Buckingham, avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus l'abandonner ; misérable ! qu'as-tu fait ?
– Je me suis vengé, dit-il.
– Toi ! dit le baron ; dis que tu as servi d'instrument à cette femme maudite ; mais je te le jure, ce crime sera son dernier crime.
– Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et j'ignore de qui vous voulez parler, Milord ; j'ai tué M. de Buckingham parce qu'il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine : je l'ai puni de son injustice, voilà tout.”
De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne savait que penser d'une pareille insensibilité.
Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. A chaque bruit qu'il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses bras pour s'accuser et se perdre avec lui.
Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer, que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière ; avec ce regard d'aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n'aurait vu qu'un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se dirigeait vers les côtes de France.
Il pâlit, porta la main à son coeur, qui se brisait, et comprit toute la trahison.
“Une dernière grâce, Milord ! dit-il au baron.
– Laquelle ? demanda celui-ci.
– Quelle heure est-il ?”
Le baron tira sa montre.
“Neuf heures moins dix minutes”, dit-il.
Milady avait avancé son départ d'une heure et demie ; dès qu'elle avait entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait donné l'ordre de lever l'ancre.
La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte.
“Dieu l'a voulu”, dit Felton avec la résignation du fanatique, mais cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie allait être sacrifiée.
De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout.
“Sois puni seul d'abord, misérable, dit Lord de Winter à Felton, qui se laissait entraîner les yeux tournés vers la mer ; mais je te jure, sur la mémoire de mon frère que j'aimais tant, que ta complice n'est pas sauvée.”
Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.
Quant à de Winter, il descendit rapidement l'escalier et se rendit au port.

(à suivre...)
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