Voyage dans la Lune... (32)
Le roi interrompit nos caresses, et me parla de la sorte : « Homme, parmi nous une bonne action n'est jamais perdue ; c'est pourquoi encore qu'étant homme tu mérites de mourir seulement à cause que tu es né, le Sénat te donne la vie. Il peut bien accompagner de cette reconnaissance les lumières dont nature éclaira ton instinct, quand elle te fit pressentir en nous la raison que tu n'étais pas capable de connaître. Va donc en paix, et vis joyeux ! » Il donna tout bas quelques ordres, et mon autruche blanche, conduite par deux tourterelles, m'emporta de l'assemblée. Après m'avoir galopé environ un demi-jour, elle me laissa proche d'une forêt, où je m'enfonçai dès qu'elle fut partie. Là je commençai à goûter le plaisir de la liberté, et celui de manger le miel qui coulait le long de l'écorce des arbres. Je pense que je n'eusse jamais fini ma promenade ; car l'agréable diversité du lieu me faisait toujours découvrir quelque chose de plus beau, si mon corps eût pu résister au travail. Mais comme enfin je me trouvai tout à fait amolli de lassitude, je me laissai couler sur l'herbe. Ainsi étendu à l'ombre de ces arbres, je me sentais inviter au sommeil par la douce fraîcheur et le silence de la solitude, quand un bruit incertain de voix confuses qu'il me semblait entendre voltiger autour de moi, me réveilla en sursaut. Le terrain paraissait fort uni, et n'était hérissé d'aucun buisson qui pût rompre la vue ; c'est pourquoi la mienne s'allongeait fort avant par entre les arbres de la forêt. Cependant le murmure qui venait à mon oreille, ne pouvait partir que de fort proche de moi ; de sorte que m'y étant rendu encore plus attentif, j'entendis fort distinctement une suite de paroles grecques ; et parmi beaucoup de personnes qui s'entretenaient, j'en démêlai une qui s'exprimait ainsi : « Monsieur le médecin, un de mes alliés, l'orme à trois têtes, me vient d'envoyer un pinson, par lequel il me mande qu'il est malade d'une fièvre étique, et d'un grand mal de mousse, dont il est couvert depuis la tête jusqu'aux pieds. Je vous supplie, par l'amitié que vous me portez, de lui ordonner quelque chose. » Je demeurai quelque temps sans rien ouïr ; mais, au bout d'un petit espace, il me sembla qu'on répliqua ainsi : « Quand l'orme à trois têtes ne serait point votre allié, et quand, au lieu de vous qui êtes mon ami, le plus étrange de notre espèce me ferait cette prière, ma profession m'oblige de secourir tout le monde. Vous ferez donc dire à l'orme à trois têtes, que pour la guérison de son mal, il a besoin de sucer le plus d'humide et le moins de sec qu'il pourra ; que, pour cet effet, il doit conduire les petits filets de ses racines vers l'endroit le plus moite de son lit, ne s'entretenir que de choses gaies, et se faire tous les jours donner la musique par quelques rossignols excellents. Après, il vous fera savoir comment il se sera trouvé de ce régime de vivre ; et puis selon le progrès de son mal, quand nous aurons préparé ses humeurs, quelque cigogne de mes amies lui donnera de ma part un clystère qui le remettra tout à fait en convalescence. » Ces paroles achevées, je n'entendis plus le moindre bruit ; sinon qu'un quart d'heure après, une voix que je n'avais point encore, ce me semble, remarquée, parvint à mon oreille ; et voici comme elle parlait : « Holà, fourchu, dormez-vous ? » J'ouïs qu'une autre voix répliquait ainsi : « Non, fraîche écorce ; pourquoi ? - C'est, reprit celle qui la première avait rompu le silence, que je me sens ému de la même façon que nous avons accoutumé de l'être, quand ces animaux qu'on appelle hommes nous approchent ; et je voudrais vous demander si vous sentez la même chose. » Il se passa quelque temps avant que l'autre répondit, comme s'il eût voulu appliquer à cette découverte ses sens les plus secrets. Puis, il s'écria « Mon Dieu ! vous avez raison, et je vous jure que je trouve mes organes tellement pleins des espèces d'un homme, que je suis le plus trompé du monde, s'il n'y en a quelqu'un fort proche d'ici. » Alors plusieurs voix se mêlèrent, qui disaient qu'assurément elles sentaient un homme. J'avais beau distribuer ma vue de tous côtés, je ne découvrais point d'où pouvait provenir cette parole. Enfin après m'être un peu remis de l'horreur dont cet événement m'avait consterné, je répondis à celle qu'il me sembla remarquer que c'était elle qui demandait s'il y avait là un homme, qu'il y en avait un : « Mais je vous supplie, continuai-je aussitôt, qui que vous soyez qui parlez à moi, de me dire où vous êtes ?» Un moment après j'écoutai ces mots : « Nous sommes en ta présence : tes yeux nous regardent, et tu ne nous vois pas ! Envisage les chênes où nous sentons que tu tiens ta vue attachée c'est nous qui te parlons ; et si tu t'étonnes que nous parlions une langue usitée au monde d'où tu viens, sache que nos premiers pères en sont originaires ; ils demeuraient en Epire dans la forêt de Dodonne, où leur bonté naturelle les convia de rendre des oracles aux affligés qui les consultaient. Ils avaient pour cet effet appris la langue grecque, la plus universelle qui fût alors, afin d'être entendus ; et parce que nous descendons d'eux, de père en fils, le don de prophétie a coulé jusqu'à nous. Or tu sauras qu'une grande aigle à qui nos pères de Dodonne donnaient retraite, ne pouvant aller à la chasse à cause d'une main qu'elle s'était rompue, se repaissait du gland que leurs rameaux lui fournissaient, quand un jour, ennuyée de vivre dans un monde qui souffrait tant, elle prit son vol au soleil, et continua son voyage si heureusement, qu'enfin elle aborda le globe lumineux où nous sommes ; mais à son arrivée, la chaleur du climat la fit vomir : elle se déchargea de force gland non encore digéré ; ce gland germa, il en crût des chênes qui furent nos aïeux. « Voilà comment nous changeâmes d'habitation. Cependant encore que vous nous entendiez parler une langue humaine, ce n'est pas à dire que les autres arbres s'expliquent de même ; il n'y a rien que nous autres chênes, issus de la forêt de Dodonne, qui parlions comme vous ; car pour les autres végétants, voici leur façon de s'exprimer. N'avez-vous point pris garde à ce vent doux et subtil, qui ne manque jamais de respirer à l'orée des bois ? C'est l'haleine de leur parole ; et ce petit murmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacré silence de leur solitude, c'est proprement leur langage. Mais encore que le bruit des forêts semble toujours le même, il est toutefois si différent, que chaque espèce de végétant garde le sien particulier, en sorte que le bouleau ne parle pas comme l'érable, ni le hêtre comme le cerisier. Si le sot peuple de votre monde m'avait entendu parler comme je fais, il croirait que ce serait un diable enfermé sous mon écorce ; car bien loin de croire que nous puissions raisonner, il ne s'imagine pas même que nous ayons l'âme sensitive ; encore que, tous les jours, il voie qu'au premier coup dont le bûcheron assaut un arbre, la cognée entre dans la chair quatre fois plus avant qu'au second ; et qu'il doive conjecturer qu'assurément le premier coup l'a surpris et frappé au dépourvu, puisque aussitôt qu'il a été averti par la douleur, il s'est ramassé en soi-même, a réuni ses forces pour combattre, et s'est comme pétrifié pour résister à la dureté des armes de son ennemi. Mais mon dessein n'est pas de faire comprendre la lumière aux aveugles ; un particulier m'est toute l'espèce, et toute l'espèce ne m'est qu'un particulier, quand le particulier n'est point infecté des erreurs de l'espèce ; c'est pourquoi soyez attentif, car je crois parler, en vous parlant, à tout le genre humain. (à suivre...) |
Publicité