Voyage dans la Lune... (33)
« Vous saurez donc, en premier lieu, que presque tous les concerts dont les oiseaux font musique, sont composés à la louange des arbres ; mais, aussi, en récompense du soin qu'ils prennent de célébrer nos belles actions, nous nous donnons celui de cacher leurs amours ; car ne vous imaginez pas, quand vous avez tant de peine à découvrir un de leurs nids que cela provienne de la prudence avec laquelle ils l'ont caché. C'est l'arbre qui lui-même a plié ses rameaux tout autour du nid pour garantir des cruautés de l'homme la famille de son hôte. Et qu'ainsi ne soit, considérez l'aire de ceux, ou qui sont nés à la destruction des oiseaux leurs concitoyens, comme des éperviers, des honbereaux, des milans, des faucons, etc. ; ou qui ne parlent que pour quereller, comme les geais et des pies ; ou qui prennent plaisir nous faire peur, comme des hiboux et des chats-huants. Vous remarquerez que l'aire de ceux-là est abandonnée à la vue de tout le monde, parce que l'arbre en a éloigné ses branches, afin de la donner en proie. « Mais il n'est pas besoin de particulariser tant de choses, pour prouver que les arbres exercent, soit du corps, soit de l'âme, toutes vos fonctions. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui n'ait remarqué qu'au printemps, quand le soleil a réjoui notre écorce d'une sève féconde nous allongeons nos rameaux, et les étendons chargés de fruits sur le sein de la terre dont nous sommes amoureux ? La terre, de son côté, s'entrouvre et réchauffe d'une même ardeur ; et comme si chacun de nos rameaux était un ....., elle s'en approche pour s'y joindre ; et nos rameaux, transportés de plaisir, se déchargent, dans son giron, de la semence qu'elle brûle de concevoir. Elle est pourtant neuf mois à former cet embryon auparavant que de le mettre au jour ; mais l'arbre, son mari qui craint que la froidure de l'hiver ne nuise à sa grossesse, dépouille sa robe verte pour la couvrir, se contentant, pour cacher quelque chose de sa nudité, d'un vieux manteau de feuilles mortes. « Hé bien, vous autres hommes, vous regardez éternellement ces choses, et ne les contemplez jamais ; il s'en est passé à vos yeux de plus convaincantes encore qui n'ont pas seulement ébranlé les aheurtés. » J'avais l'attention fort bandée aux discours dont cette voix arborique m'entretenait, et j'attendais la suite, quand tout à coup elle cessa d'un ton semblable à celui d'une personne que la courte haleine empêcherait de parler. Cette voix allait je pense entamer un autre discours ; mais le bruit d'une grande alarme qui survint l'en empêcha. Toute la forêt en rumeur ne retentissait que de ces mots : Gare la peste ! et Passe parole ! Je conjurai l'arbre qui m'avait si longtemps entretenu, de m'apprendre d'où procédait un si grand désordre. « Mon ami, me dit-il, nous ne sommes pas en ces quartiers-ci encore bien informés des particularités du mal. Je vous dirai seulement en trois mots que cette peste, dont nous sommes menacés est ce qu'entre les hommes on appelle embrasement. Nous pouvons bien le nommer ainsi, puisque parmi nous il n'y a point de maladie si contagieuse. Le remède que nous y allons apporter, c'est de raidir nos haleines, et de souffler tous ensemble vers l'endroit d'où part l'inflammation, afin de repousser ce mauvais air. Je crois que ce qui nous aura apporté cette fièvre ardente est une bête à feu, qui rôde depuis quelques jours à l'entour de nos bois ; car comme elles ne vont jamais sans feu et ne s'en peuvent passer, celle-ci sera sans doute venue le mettre à quelqu'un de nos arbres. « Nous avions mandé l'animal glaçon pour venir à notre secours ; cependant il n'est pas encore arrivé. Mais adieu, je n'ai pas le temps de vous entretenir, il faut songer au salut commun ; et vous-même prenez la fuite, autrement, vous courez risque d'être enveloppé dans notre ruine. » Je suivis son conseil, sans toutefois me beaucoup presser, parce que je connaissais mes jambes. Cependant je savais si peu la carte du pays, que je me trouvai au bout de dix-huit heures de chemin au derrière de la forêt dont je pensais fuir ; et pour surcroît d'appréhension, cent éclats épouvantables de tonnerre m'ébranlaient le cerveau, tandis que la funeste et blême lueur de mille éclairs venait éteindre mes prunelles. De moment en moment les coups redoublaient avec tant de furie, qu'on eût dit que les fondements du monde allaient s'écrouler ; et malgré tout cela le ciel ne parut jamais plus serein. Comme je me vis au bout de mes raisons, enfin le désir de connaître la cause d'un événement si extraordinaire m'invita de marcher vers le lieu d'où le bruit semblait s'épandre. Je cheminai environ l'espace de quatre cents stades, à la fin desquels j'aperçus au milieu d'une fort grande campagne comme deux boules qui, après avoir en bruissant tourné longtemps à l'entour l'une de l'autre, s'approchaient et puis se reculaient. Et j'observai que, quand le heurt se faisait, c'était alors qu'on entendait ces grands coups ; mais à force de marcher plus avant, je reconnus que ce qui de loin m'avait paru deux boules, était deux animaux ; l'un desquels, quoique rond par en bas, formait un triangle par le milieu ; et sa tête fort élevée, avec sa rousse chevelure qui flottait contremont, s'aiguisait en pyramide. Son corps était troué comme un crible, et à travers ces pertuis déliés qui lui servaient de pores, on apercevait glisser de petites flammes qui semblaient le couvrir d'un plumage de feu. En cheminant là autour, je rencontrai un vieillard fort vénérable qui regardait ce fameux combat avec autant de curiosité que moi. Il me fit signe de m'approcher : j'obéis, et nous nous assîmes l'un auprès de l'autre. J'avais dessein de lui demander le motif qui l'avait amené en cette contrée, mais il me ferma la bouche par ces paroles : « Hé bien, vous le saurez, le motif qui m'amène en cette contrée ! » Et là-dessus il me raconta fort au long toutes les particularités de son voyage. Je vous laisse à penser si je demeurai interdit. Cependant, pour accroître ma consternation, comme déjà je brûlais de lui demander quel démon lui révélait mes pensées : « Non, non, s'écria-t-il, ce n'est point un démon qui me révèle vos pensées...» Ce nouveau tour de devin me le fit observer avec plus d'attention qu'auparavant, et je remarquai qu'il contrefaisait mon port, mes gestes, ma mine, situait tous ses membres et figurait toutes les parties de son visage sur le patron des miennes ; enfin mon ombre en relief ne m'eût pas mieux représenté. « Je vois, continua-t-il, que vous êtes en peine de savoir pourquoi je vous contrefais, et je veux bien vous l'apprendre. Sachez donc qu'afin de connaître votre intérieur, j'arrangeai toutes les parties de mon corps dans un ordre semblable au vôtre ; car étant de toutes parts situé comme vous, j'excite en moi par cette disposition de matière, la même pensée que produit en vous cette même disposition de matière. (à suivre...) |
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