Voyage dans la Lune... (Fin)
« Vous jugerez cet effet-là possible, si toutefois vous avez observé que les gémeaux qui se ressemblent ont ordinairement l'esprit, les passions, et la volonté semblables ; jusque-là qu'il s'est rencontré à Paris deux bessons qui n'ont jamais eu que les mêmes maladies et la même santé ; se sont mariés, sans savoir le dessein l'un de l'autre, à même heure et à même jour ; se sont réciproquement écrit des lettres, dont le sens, les mots et la constitution étaient de même, et qui enfin ont composé sur un même sujet une même sorte de vers, avec les mêmes pointes, le même tour et le même ordre. Mais ne voyez-vous pas qu'il était impossible que la composition des organes de leurs corps étant pareille dans toutes ces circonstances, ils n'opérassent d'une façon pareille, puisque deux instruments égaux touchés également doivent rendre une harmonie égale ? Et qu'ainsi conformant tout à fait mon corps au vôtre, et devenant pour ainsi dire votre gémeau, il est impossible qu'un même branle de matière ne nous cause à tous deux un même branle d'esprit. » Après cela il se remit encore à me contrefaire, et poursuivit ainsi : « Vous êtes maintenant fort en peine de l'origine du combat de ces deux monstres, mais je veux vous l'apprendre. Sachez donc que les arbres de la forêt que nous avons à dos, n'ayant pu repousser avec leurs souffles les violents efforts de la bête à feu, ont eu recours à l'animal glaçon. « Je n'ai encore, lui dis-je, entendu parler de ces animaux-là qu'à un chêne de cette contrée, mais fort à la hâte, car il ne songeait qu'à se garantir. C'est pourquoi je vous supplie de m'en faire savant. Voici comment il me parla : « On verrait en ce globe où nous sommes les bois fort clairsemés, à cause du grand nombre de bêtes à feu qui les désolent, sans les animaux glaçons qui tous les jours à la prière des forêts leurs amies, viennent guérir les arbres malades ; je dis guérir, car à peine de leur bouche gelée ont-ils soufflé sur les charbons de cette peste, qu'ils l'éteignent. « Au monde de la terre d'où vous êtes, et d'où je suis, la bête à feu s'appelle salamandre, et l'animal glaçon y est connu par celui de remore. Or vous saurez que les remores habitent vers l'extrémité du pôle, au plus profond de la mer glaciale ; et c'est la froideur évaporée de ces poissons à travers leurs écailles, qui fait geler en ces quartiers-là l'eau de la mer, quoique salée. « La plupart des pilotes, qui ont voyagé pour la découverte du Groenland, ont enfin expérimenté qu'en certaine saison les glaces qui d'autres fois les avaient arrêtés, ne se rencontraient plus ; mais encore que cette mer fût libre dans le temps où l'hiver y est le plus âpre, ils n'ont pas laissé d'en attribuer la cause à quelque chaleur secrète qui les avait fondues ; mais il est bien plus vraisemblable que les remores qui ne se nourrissent que de glace, les avaient pour lors absorbées. Or vous devez savoir que, quelques mois après qu'elles se sont repues, cette effroyable digestion leur rend l'estomac si morfondu, que la seule haleine qu'elles expirent reglace derechef toute la mer du pôle. Quand elles sortent sur la terre, car elles vivent dedans l'un et dans l'autre élément, elles ne se rassasient que de ciguë d'aconit, d'opium et de mandragore. « On s'étonne en notre monde d'où procèdent ces frileux vents du nord qui traînent toujours la gelée ; mais si nos compatriotes savaient, comme nous, que les remores habitent en ce climat, ils connaîtraient, comme nous, qu'ils proviennent du souffle avec lequel elles essayent de repousser la chaleur du soleil qui les approche. « Cette eau stigiade de laquelle on empoisonna le grand Alexandre et dont la froideur pétrifia les entrailles, était du pissat d'un de ces animaux. Enfin la remore contient si éminemment tous les principes de froidure, que, passant par-dessus un vaisseau, le vaisseau se trouve saisi du froid en sorte qu'il en demeure tout engourdi jusqu'à ne pouvoir démarrer de sa place. C'est pour cela que la moitié de ceux qui ont cinglé vers le nord à la découverte du pôle, n'en sont point revenus, parce que c'est un miracle si les remores, dont le nombre est si grand dans cette mer, n'arrêtent leurs vaisseaux. Voilà pour ce qui est des animaux glaçons. « Mais quant aux bêtes à feu, elles logent dans la terre, sous des montagnes de bitume allumé, comme l'Etna, le Vésuve et le cap Rouge. Ces boutons que vous voyez à la gorge de celui-ci, qui procèdent de l'inflammation de son foie, ce sont... » Nous restâmes après cela sans parler, pour nous rendre attentifs à ce fameux duel. La salamandre attaquait avec beaucoup d'ardeur ; mais la remore soutenait impénétrablement. Chaque heurt qu'elles se donnaient, engendrait un coup de tonnerre, comme il arrive dans les mondes d'ici autour, où la rencontre d'une nue chaude avec une froide excite le même bruit. Des yeux de la salamandre il sortait à chaque oeillade de colère qu'elle dardait contre son ennemie, une rouge lumière dont l'air paraissait allumé : en volant, elle suait de l'huile bouillante, et pissait de l'eau- forte. La remore de son côté grosse, pesante et carrée, montrait un corps tout écaillé de glaçons. Ses larges yeux paraissaient deux assiettes de cristal, dont les regards charroyaient une lumière si morfondante, que je sentais frissonner l'hiver sur chaque membre de mon corps où elle les attachait. Si je pensais mettre ma main au-devant, ma main en prenait l'onglée ; l'air même autour d'elle, atteint de sa rigueur, s'épaississait en neige, la terre durcissait sous ses pas ; et je pouvais compter les traces de la bête par le nombre des engelures qui m'accueillaient quand je marchais dessus. Au commencement du combat, la salamandre à cause de la vigoureuse contention de sa première ardeur, avait fait suer la remore ; mais à la longue cette sueur s'étant refroidie, émailla toute la plaine d'un verglas si glissant, que la salamandre ne pouvait joindre la remore sans tomber. Nous connûmes bien le philosophe et moi, qu'à force de choir et se relever tant de fois, elle était fatiguée ; car ces éclats de tonnerre, auparavant si effroyables, qu'enfantait le choc dont elle heurtait son ennemie, n'étaient plus que le bruit sourd de ces petits coups qui marquent la fin d'une tempête, et ce bruit sourd, amorti peu à peu, dégénéra en un frémissement semblable à celui d'un fer rouge plongé dans de l'eau froide. Quand la remore connut que le combat tirait aux abois, par l'affaiblissement du choc dont elle se sentait à peine ébranlée, elle se dressa sur un angle de son cube et se laissa tomber de toute sa pesanteur sur l'estomac de la salamandre, avec un tel succès, que le coeur de la pauvre salamandre, où tout le reste de son ardeur s'était concentré, en se crevant, fit un éclat si épouvantable que je ne sais rien dans la nature pour le comparer. Ainsi mourut la bête de feu sous la paresseuse résistance de l'animal de glaçon. Quelque temps après que la remore se fut retirée, nous nous approchâmes du champ de bataille ; et le vieillard, s'étant enduit les mains de la terre sur laquelle elle avait marché comme d'un préservatif contre la brûlure, il empoigna le cadavre de la salamandre. « Avec le corps de cet animal, me dit-il, je n'ai que faire de feu dans ma cuisine ; car pourvu qu'il soit pendu à la crémaillère, il fera bouillir et rôtir tout ce que j'aurai mis à l'âtre. Quant aux yeux, je les garde soigneusement ; s'ils étaient nettoyés des ombres de la mort, vous les prendriez pour deux petits soleils. Les anciens de notre monde les savaient bien mettre en oeuvre ; c'est ce qu'ils nommaient des lampes ardentes, et l'on ne les appendait qu'aux sépultures pompeuses des personnes illustres. « Nos modernes en ont rencontré en fouillant quelques-uns de ces fameux tombeaux, mais leur ignorante curiosité les a crevés, en pensant trouver derrière les membranes rompues ce feu qu'ils y voyaient reluire. » Le vieillard marchait toujours, et moi je le suivais, attentif aux merveilles qu'il me débitait. Or à propos du combat, il ne faut pas que j'oublie l'entretien que nous eûmes touchant l'animal glaçon. « Je ne crois pas, me dit-il, que vous ayez jamais vu de remores, car ces poissons ne s'élèvent guère à fleur d'eau ; encore n'abandonnent-ils quasi point l'océan septentrional. Mais sans doute vous aurez vu de certains animaux qui en quelque façon se peuvent dire de leur espèce. Je vous ai tantôt dit que cette mer en tirant vers les pôles est toute pleine de remores, qui jettent leur frai sur la vase comme les autres poissons. Vous saurez donc que cette semence extraite de toute leur masse en contient si éminemment toute la froideur, que si un navire est poussé par-dessus, le navire en contracte un ou plusieurs vers qui deviennent oiseaux, dont le sang privé de chaleur fait qu'on les range, quoiqu'ils aient des ailes, au nombre des poissons. Aussi le Souverain Pontife, lequel connaît leur origine, ne défend pas d'en manger en carême. C'est ce que vous appelez des macreuses. » Je cheminais toujours sans autre dessein que de le suivre, mais tellement ravi d'avoir trouvé un homme, que je n'osais détourner les yeux de dessus lui, tant j'avais peur de le perdre. FIN |
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