Voyage dans la Lune... (30)

Publié le par jeanphi



« Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent ; ils sont au contraire si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C'est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu'ils ont établies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres, que comme s'ils appréhendaient que la liberté ne leur vînt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l'eau, dans l'air, dans le feu, sous la terre ; ils en feront plutôt de bois, qu'ils n'en aient, et je crois même qu'ils se chatouillent des fausses espérances de l'immortalité, moins par l'horreur dont le non-être les effraye, que par la crainte qu'ils ont de n'avoir pas qui leur commande après la mort. Voilà le bel effet de cette fantastique monarchie et de cet empire si naturel de l'homme sur les animaux et sur nous-mêmes, car son insolence a été jusque-là.
« Cependant en conséquence de cette principauté ridicule, il s'attribue tout joliment sur nous le droit de vie et de mort ; il nous dresse des embuscades, il nous enchaîne, il nous jette en prison, il nous égorge, il nous mange, et, de la puissance de tuer ceux qui sont demeurés libres il fait un prix à la noblesse. Il pense que le soleil s'est allumé pour l'éclairer à nous faire la guerre ; que nature nous a permis d'étendre nos promenades dans le ciel afin seulement que de notre vol il puisse tirer de malheureux ou favorables auspices et quand Dieu mit des entrailles dedans notre corps, qu'il n'eut intention que de faire un grand livre où l'homme pût apprendre la science des choses futures.
« Hé bien, ne voilà pas un orgueil tout à fait insupportable ? Celui qui l'a conçu pouvait-il mériter un moindre châtiment que de naître homme ? Ce n'est pas toutefois sur quoi je vous presse de condamner celui-ci. La pauvre bête n'ayant pas comme nous l'usage de raison, j'excuse ses erreurs quant à celles que produit son défaut d'entendement ; mais pour celles qui ne sont filles que de la volonté, j'en demande justice : par exemple, de ce qu'il nous tue, sans être attaqué par nous ; de ce qu'il nous mange, pouvant repaître sa faim de nourriture plus convenable, et ce que j'estime beaucoup plus lâche, de ce qu'il débauche le bon naturel de quelques-uns des nôtres, comme des laniers, des faucons et des vautours, pour les instruire au massacre des leurs, à faire gorge chaude de leur semblable, ou nous livrer entre ses mains.
« Cette seule considération est si pressante, que je demande à la cour qu'il soit exterminé de la mort triste. »
Tout le barreau frémit de l'horreur d'un si grand supplice ; c'est pourquoi afin d'avoir lieu de le modérer, le roi fit signe à mon avocat de répondre.
C'était un étourneau, grand jurisconsulte, lequel après avoir frappé trois fois de sa patte contre la branche qui le soutenait, parla ainsi à l'assemblée :
« Il est vrai, messieurs, qu'ému de pitié, j'avais entrepris la cause pour cette malheureuse bête ; mais sur le point de la plaider, il m'est venu un remords de conscience, et comme une voix secrète, qui m'a défendu d'accomplir une action si détestable. Ainsi, messieurs, je vous déclare, et à toute la cour, que pour faire le salut de mon âme, je ne veux contribuer en façon quelconque à la durée d'un monstre tel que l'homme. »
Toute la populace claqua du bec en signe de réjouissance, et pour congratuler à la sincérité d'un oiseau si bien.
Ma pie se présenta pour plaider à sa place ; mais il lui fut imposé de se taire, à cause qu'ayant été nourrie parmi les hommes, et peut-être infectée de leur morale, il était à craindre qu'elle n'apportât à ma cause un esprit prévenu ; car la cour des oiseaux ne souffre point que l'avocat, qui s'intéresse davantage pour un client que pour l'autre soit ouï, à moins qu'il puisse justifier que cette inclination procède au bon droit de la partie.
Quand mes juges virent que personne ne se présentait pour me défendre, ils étendirent leurs ailes qu'ils secouèrent, et volèrent incontinent aux opinions.
La plus grande partie, comme j'ai su depuis, insista fort que je fusse exterminé de la mort triste ; mais, toutefois, quand on aperçut que le roi penchait à la douceur, chacun revint à son opinion. Ainsi mes juges se modérèrent, et au lieu de la mort triste dont ils me firent grâce, ils trouvèrent à propos pour faire sympathiser mon châtiment à quelqu'un de mes crimes, et m'anéantir par un supplice qui servît à me détromper, en bravant ce prétendu empire de l'homme sur les oiseaux, que je fusse abandonné à la colère des plus faibles d'entre eux ; cela veut dire qu'ils me condamnèrent à être mangé des mouches.
En même temps, l'assemblée se leva, et j'entendis murmurer qu'on ne s'était pas davantage étendu à particulariser les circonstances de ma tragédie, à cause de l'accident arrivé à un oiseau de la troupe, qui venait de tomber en pâmoison comme il voulait parler au roi. On crut qu'elle était causée par l'horreur qu'il avait eue de regarder trop fixement un homme. C'est pourquoi on donna ordre de m'emporter.
Mon arrêt me fut prononcé auparavant, et sitôt que l'orfraie qui servait de greffier criminel, eut achevé de me lire, j'aperçus à l'entour de moi le ciel tout noir de mouches, de bourdons, d'abeilles, de guiblets, de cousins et de puces qui bruissaient d'impatience.
J'attendais encore que mes aigles m'enlevassent comme à l'ordinaire, mais je vis à leur place une grande autruche noire qui me mit honteusement à califourchon sur son dos (car cette posture est entre eux la plus ignominieuse où l'ou puisse appliquer un criminel, et jamais oiseau, pour quelque offense qu'il ait commise, n'y peut être condamné).
Les archers qui me conduisirent au supplice étaient une cinquantaine de condors, et autant de griffons devant, et derrière ceux-ci volait fort lentement une procession de corbeaux qui croassaient je ne sais quoi de lugubre, et il me semblait ouïr comme de plus loin des chouettes qui leur répondaient.
Au partir du lieu où mon jugement m'avait été rendu, deux oiseaux de paradis, à qui on avait donné charge de m'assister à la mort, se vinrent asseoir sur mes épaules.
Quoique mon âme fût alors fort troublée à cause de l'horreur du pas que j'allais franchir, je me suis pourtant souvenu de quasi tous les raisonnements par lesquels ils tâchèrent de me consoler.

(à suivre...)
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article