Voyage dans la Lune... (31)

Publié le par jeanphi



« La mort, me dirent-ils (me mettant le bec à l'oreille), n'est pas sans doute un grand mal, puisque nature notre bonne mère y assujettit tous ses enfants ; et ce ne doit pas être une affaire de grande conséquence, puisqu'elle arrive à tout moment, et pour si peu de chose ; car si la vie était si excellente, il ne serait pas en notre pouvoir de ne la point donner ; ou si la mort traînait après soi des suites de l'importance que tu te fais accroire, il ne serait pas en notre pouvoir de la donner. Il y a beaucoup d'apparence, au contraire, puisque l'animal commence par jeu, qu'il finit de même. Je parle à toi ainsi, à cause que ton âme n'étant pas immortelle comme la nôtre, tu peux bien juger quand tu meurs, que tout meurt avec toi. Ne t'afflige donc point de faire plus tôt ce que quelques- uns de tes compagnons feront plus tard. Leur condition est plus déplorable que la tienne ; car si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir, et ils seront, an prix de toi, qui n'as plus qu'une heure entre ci et là, cinquante ou soixante ans en état de pouvoir mourir. Et puis, dis-moi, celui qui n'est pas né n'est pas malheureux. Or tu vas être comme celui qui n'est pas né ; un clin d'oeil après la vie, tu seras ce que tu étais un clin d'oeil devant, et ce clin d'oeil passé, tu seras mort d'aussi longtemps que celui qui mourut il y a mille siècles.
« Mais en tout cas, supposé que la vie soit un bien, la même rencontre qui parmi l'infinité du temps a pu faire que tu sois, ne peut-il pas faire quelque jour que tu sois encore un autre coup ? La matière, qui à force de se mêler est enfin arrivée à ce nombre, cette disposition et cet ordre nécessaire à la construction de ton être, peut-elle pas en se remêlant arriver à une disposition requise pour faire que tu te sentes être encore une autre fois ? Oui ; mais, me diras-tu, je ne me souviendrai pas d'avoir été ? Hé ! mon cher frère, que t'importe, pourvu que tu te sentes être ? Et puis ne se peut-il pas faire que pour te consoler de la perte de ta vie, tu imagineras les mêmes raisons que je te représente maintenant ?
« Voilà des considérations assez fortes pour t'obliger à boire cette absinthe en patience ; il m'en reste toutefois d'autres encore plus pressantes qui t'inviteront sans doute à la souhaiter. Il faut, mon cher frère, te persuader que comme toi et les autres brutes êtes matériels ; et comme la mort, au lieu d'anéantir la matière, elle n'en fait que troubler l'économie, tu dois, dis-je, croire avec certitude que, cessant d'être ce que tu étais, tu commenceras d'être quelque autre chose. Je veux donc que tu ne deviennes qu'une motte de terre, ou un caillou, encore seras-tu quelque chose de moins méchant que l'homme. Mais j'ai un secret à te découvrir, que je ne voudrais pas qu'aucun de mes compagnons eût entendu de ma bouche c'est qu'étant mangé, comme ta vas être, de nos petits oiseaux, tu passeras en leur substance. Oui, tu auras l'honneur de contribuer, quoique aveuglément, aux opérations intellectuelles de nos mouches, et de participer à la gloire, si tu ne raisonnes toi-même, de les faire au moins raisonner. »
Environ à cet endroit de l'exhortation, nous arrivâmes au lieu destiné pour mon supplice.
Il y avait quatre arbres fort proches l'un de l'autre, et quasi en même distance, sur chacun desquels à hauteur pareille un grand héron s'était perché. On me descendit de dessus l'autruche noire, et quantité de cormorans m'élevèrent où les quatre hérons m'attendaient. Ces oiseaux vis-à-vis l'un de l'autre appuyés fermement chacun sur son arbre, avec leur cou de longueur prodigieuse, m'entortillèrent comme avec une corde, les uns par les bras, les autres par les jambes, et me lièrent si serré, qu'encore que chacun de mes membres ne fût garrotté que du cou d'un seul, il n'était pas en ma puissance de me remuer le moins du monde.
Ils devaient demeurer longtemps en cette posture ; car j'entendis qu'on donna charge à ces cormorans qui m'avaient élevé, d'aller à la pêche pour les hérons, et de leur couler la mangeaille dans le bec.
On attendait encore les mouches, à cause qu'elles n'avaient pas fendu l'air d'un vol si puissant que nous : toutefois on ne resta guère sans les ouïr. Pour la première chose qu'ils exploitèrent d'abord, ils s'entre- départirent mon corps, et cette distribution fut faite si malicieusement, qu'on assigna mes yeux aux abeilles, afin de me les crever en me les mangeant ; mes oreilles, aux bourdons, afin de les étourdir et me les décorer tout ensemble ; mes épaules, aux puces, afin de les entamer d'une morsure qui me démangeât, et ainsi du reste. A peine leur avais-je entendu disposer de leurs ordres, qu'incontinent après je les vois approcher. Il semblait que tous les atomes dont l'air est composé, se fussent convertis en mouches ; car je n'étais presque pas visité de deux ou trois faibles rayons de lumière qui semblaient se dérober pour venir jusqu'à moi, tant ces bataillons étaient serrés et voisins de ma chair.
Mais comme chacun d'entre eux choisissait déjà du désir la place qu'il devait mordre, tout à coup je les vis brusquement reculer, et parmi la confusion d'un nombre infini d'éclats qui retentissaient jusqu'aux nues, je distinguai plusieurs fois ce mot de Grâce ! grâce ! grâce !
Ensuite, deux tourterelles s'approchèrent de moi. A leur venue, tous les funestes appareils de ma mort se dissipèrent ; je sentis mes hérons relâcher les cercles de ces longs cous qui m'entortillaient, et mon corps étendu en sautoir, griller du faîte des quatre arbres jusqu'aux pieds de leurs racines.
Je n'attendais de ma chute que de briser à terre contre quelque rocher ; mais au bout de ma peur je fus étonné de me trouver à mon séant sur une autruche blanche, qui se mit au galop dès qu'elle me sentit sur son dos.
On me fit faire un autre chemin que celui par où j'étais venu, car il me souvient que je traversai un grand bois de myrtes, et un autre de térébinthes, aboutissant à une vaste forêt d'oliviers où m'attendait le roi colombe au milieu de toute sa cour.
Sitôt qu'il m'aperçut il fit signe qu'on m'aidât à descendre. Aussitôt deux aigles de la garde me tendirent les pattes, et me portèrent à leur prince.
Je voulus par respect embrasser et baiser les petits ergots de Sa Majesté, mais elle se retira. « Et je vous demande, dit-elle auparavant, si vous connaissez cet oiseau ? »
A ces paroles, on me montra un perroquet qui se mit à rouer et à battre des ailes, comme il aperçut que je le considérais : « Et il me semble, criai-je au roi, que je l'ai vu quelque part ; mais la peur et la joie ont chez moi tellement brouillé les espèces, que je ne puis encore marquer bien clairement où ç'a été. »
Le perroquet à ces mots me vint de ses deux ailes accoler le visage, et me dit : « Quoi ! vous ne connaissez plus César, le perroquet de votre cousine, à l'occasion de qui vous avez tant de fois soutenu que les oiseaux raisonnent ? C'est moi qui tantôt pendant votre procès ai voulu, après l'audience, déclarer les obligations que je vous ai : mais la douleur de vous voir en un si grand péril, m'a fait tomber en pâmoison.» Son discours acheva de me dessiller la vue. L'ayant donc reconnu, je l'embrassai et le baisai ; il m'embrassa et me baisa. « Donc, lui dis-je, est-ce toi, mon pauvre César, à qui j'ouvris la cage pour te rendre la liberté que la tyrannique coutume de notre monde t'avait ôtée ? »

(à suivre...)
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article