Voyage dans la Lune... (3)
Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre jardinier que la nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu'elle réveille et satisfait l'odorat ; là l'incarnat d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que l'autre ; là le printemps compose toutes les saisons ; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conservation ; là les ruisseaux par un agréable murmure racontent leurs voyages aux cailloux ; là mille petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons ; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu'il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d'un rossignol ; et même l'écho prend tant de plaisir à leurs airs, qu'on dirait à les lui entendre répéter qu'elle ait envie de les apprendre. A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le printemps attache à cent petites fleurs en égare les nuances l'une dans l'autre avec une si agréable confusion qu'on ne sait si ces fleurs, agitées par un doux zéphyr, courent plutôt après elles-mêmes qu'elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un océan, à cause qu'elle est comme une mer qui n'offre point de rivage, en sorte que mon oeil, épouvanté d'avoir couru si loin sans découvrir le bord, lui envoyait vivement ma pensée ; et ma pensée, doutant que ce fût l'extrémité du monde, se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut- être forcé le ciel de se joindre à la terre. Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d'argent une fontaine rustique qui couronne ses bords, d'un gazon émaillé de bassinets, de violettes, et de cent autres petites fleurs, qui semblent se presser à qui s'y mirera la première : elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles, qu'elle promène, en revenant mille fois sur soi-même montrent que c'est bien à regret qu'elle sort de son pays natal ; et comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s'y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu'il faisait grand jour vers l'horizon, pendant qu'ils regardaient le soleil aux antipodes, et n'osaient se pencher sur le bord de crainte qu'ils avaient de tomber au firmament Il faut que je vous avoue qu'à la vue de tant de belles choses je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu'on dit que sent l'embryon à l'infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d'autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical ; enfin le reculai sur mon âge environ quatorze ans. J'avais cheminé une demi-lieue à travers la forêt de jasmins et de myrtes, quand j'aperçus couché à l'ombre je ne sais quoi qui remuait ; c'était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l'adoration. Il se leva pour m'en empêcher : Et ce n'est pas à moi, s'écria-t-il, c'est à Dieu que tu dois ces humilités ! Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations, car venant d'un monde que vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais être abordé dans un autre que ceux de mon pays appellent la lune aussi ; et voilà que je me trouve en paradis, aux pieds d'un dieu qui ne veut pas être adoré, et d'un étranger qui parle ma langue. Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il, dont je ne suis que la créature, ce que vous dites est véritable ; cette terre-ci est la lune que vous voyez de votre globe ; et ce lieu-ci où vous marchez est le paradis, mais c'est le paradis terrestre où n'ont jamais entré que six personnes : Adam, Eve, Enoch, moi qui suis le vieil Hélie, saint Jean l'Évangéliste et vous. Vous Savez bien comment les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu'après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam, qui craignait que Dieu, irrité par sa présence, ne rengrégeât sa punition, considéra la lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pouvait mettre à l'abri des poursuites de son créateur. « Or, en ce temps-là, l'imagination chez l'homme était si forte, pour n'avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l'altération des maladies, qu'étant alors excité au violent désir d'aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la même sorte qu'il s'est vu des philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l'air par des ravissements que vous appelez extatiques. Eve, que l'infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n'aurait pas eu sans doute l'imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu'il y avait très peu qu'elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu'il montait comme l'ambre se fait suivre de la paille, comme l'aimant se tourne au septentrion d'où il a été arraché, et attira cette partie de lui-même comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d'elle. Arrivés qu'ils furent en votre terre, ils s'habituèrent entre la Mésopotamie et l'Arabie ; les Hébreux l'ont connu sous le nom d'Adam, les idolâtres sous celui de Prométhée, que les poètes feignirent avoir dérobé le feu du ciel, à cause de ses descendants qu'il engendra pourvus d'une âme aussi parfaite que celle dont Dieu l'avait rempli. « Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci désert ; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une demeure si heureuse restât sans habitants, il permit, peu de siècles après, qu'Enoch, ennuyé de la compagnie des hommes, dont l'innocence se corrompait, eut envie de les abandonner. Ce saint personnage, toutefois, ne jugea point de retraite assurée contre l'ambition de ses parents qui s'égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bien-heureuse, dont jadis, Adam, son aïeul, lui avait tant parlé. Toutefois, comment y aller ? L'échelle de Jacob n'était pas encore inventée ! La grâce du Très-Haut y suppléa, car elle fit qu'Enoch s'avisa que le feu du ciel descendait sur les holocaustes des justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche : « L'odeur des sacrifices du juste est montée jusqu'à moi. » « Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu'il offrait à l'Éternel, de la vapeur qui s'exhalait il remplit deux grands vases qu'il luta hermétiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fumée aussitôt qui tendait à s'élever droit à Dieu, et qui ne pouvait que par miracle pénétrer le métal, poussa les vases en haut, et de la sorte enlevèrent avec eux ce saint homme. Quand il fut monté jusqu'à la lune, et qu'il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c'était le paradis terrestre où son grand-père avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu'à peine était-il en l'air quatre toises au-dessus de la lune, qu'il prit congé de ses nageoires. L'élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s'engouffra, et l'ardeur du feu de la charité qui le soutint aussi jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Pour les deux vases ils montèrent jusqu'à ce que Dieu les enchâssât dans le ciel où ils sont demeurés ; et c'est ce qu'aujourd'hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu'elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d'un juste par les influences favorables qu'elles inspirent sur l'horoscope de Louis le Juste, qui eut les Balances pour ascendant. « Enoch n'était pas encore toutefois en ce jardin ; il n'y arriva que quelque temps après. Ce fut alors que déborda le déluge, car les eaux, où votre monde s'engloutit, montèrent à une hauteur si prodigieuse que l'arche voguait dans les cieux à côté de la lune. Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s'affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d'eux crut que c'était un canton de la terre qui n'avait pas été noyé. Il n'y eut qu'une fille de Noé, nommée Achab qui, à cause peut-être qu'elle avait pris garde qu'à mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint à cor et à cri qu'assurément c'était la lune. On eut beau lui représenter que, la sonde jetée, on n'avait trouvé que quinze coudées d'eau, elle répondit que le fer avait donc rencontré le dos d'une baleine qu'ils avaient pris pour la terre, que, quant à elle, qu'elle était bien assurée que c'était la lune en propre personne qu'ils allaient aborder. Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite. Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l'esquif en mer. Achab était la plus hasardeuse ; aussi voulut-elle la première essayer le péril. Elle se lance allégrement dedans, et tout son sexe l'allait joindre, sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l'appeler cent fois lunatique, protester qu'elle serait cause qu'un jour on reprocherait à toutes les femmes d'avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d'eux. (à suivre...) |
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