Voyage dans la Lune... (5)
Nous arrivâmes, en finissant ceci, sous une espèce d'ermitage fait de branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrtes et des orangers. Là j'aperçus dans un petit réduit des monceaux d'une certaine filoselle si blanche et si déliée qu'elle pouvait passer pour l'âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues ça et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient A filer, me répondit-il. Quand le bon Enoch veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il en tourne du fil, tantôt il tisse de la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n'est pas que vous n'ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ la saison des semailles ; les paysans appellent cela « coton de Notre-Dame » , c'est la bourre dont Enoch purge son lin quand il le carde. Nous n'arrêtâmes guère, sans prendre congé d'Enoch, dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt, ce fut que, de six heures en six heures, il fait oraison et qu'il y avait bien cela qu'il avait achevé la dernière. Je suppliai en chemin Elie de nous achever l'histoire des assomptions qu'il m'avait entamée, et lui dis qu'il en était demeuré, ce me semblait, à celle de saint Jean l'Évangéliste. Alors puisque vous n'avez pas, me dit-il, la patience d'attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien les apprendre. Sachez donc que Dieu... A ce mot, je ne sais comme le Diable s'en mêla, tant y a que je ne pus pas m'empêcher de l'interrompre pour railler : Je m'en souviens, lui dis-je. Dieu fut un jour averti que l'âme de cet évangéliste était si détachée qu'il ne la retenait plus qu'à force de serrer les dents, et cependant l'heure où il avait prévu qu'il serait enlevé céans était presque expirée de façon que, n'ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l'y faire être vitement sans avoir le loisir de l'y faire aller. Elie, pendant tout ce discours, me regardait avec des yeux capables de me tuer, si j'eusse été en état de mourir d'autre chose que de faim : Abominable, dit-il, en se reculant, tu as l'imprudence de railler sur les choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde. Va, impie, hors d'ici, va publier dans ce petit monde et dans l'autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées. A peine eut-il achevé cette imprécation qu'il m'empoigna et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous fûmes arrivés proche d'un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre : Voici l'arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais épuisé des lumières inconcevables sans ton irréligion. Il n'eut pas achevé ce mot, que feignant de languir de faiblesse, je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement une pomme. Il s'en fallait encore plusieurs enjambées que je n'eusse le pied hors de ce parc délicieux ; cependant la faim me pressait avec tant de violence qu'elle me fit oublier que j'étais entre les mains d'un prophète courroucé. Cela fit que je tirai une de ces pommes dont j'avais grossi ma poche, ou je cochai mes dents ; mais au lieu de prendre une de celles dont Enoch m'avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j'avais cueillie à l'arbre de science et dont par malheur je n'avais pas dépouillé l'écorce. J'en avais à peine goûté qu'une épaisse nuée tomba sur mon âme ; je ne vis plus personne auprès de moi, et mes yeux ne reconnurent en tout l'hémisphère une seule trace du chemin que j'avais fait, et avec tout cela je ne laissais pas de souvenir de tout ce qui m'était arrivé. Quand depuis j'ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que l'écorce du fruit où j'avais mordu ne m'avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversant se sentirent un peu du jus qu'elle couvrait, dont l'énergie avait dissipé la malignité de l'écorce. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s'offrait pour les consoler. Enfin je résolus de marcher, jusqu'à ce que la Fortune me fit rencontrer la compagnie de quelques bêtes, ou de la mort. Elle m'exauça car, au bout d'un demi-quart de lieue, je rencontrai deux forts grands animaux dont l'un s'arrêta devant moi, l'autre s'enfuit légèrement au gîte (au moins je le pensai ainsi) à cause qu'à quelques temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m'environnèrent. Quand je les pus discerner de près, je connus qu'ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j'avais ouï conter à ma nourrice, des sirènes, des faunes, et des satyres. De temps en temps ils élevaient des huées si furieuses, causées sans doute par l'admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu un monstre. Enfin une de ces bêtes-hommes m'ayant pris par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c'étaient des hommes de n'en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes. Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d'entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que, la nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s'en devaient servir comme eux. Et, en effet, rêvant depuis là-dessus, j'ai songé que cette situation de corps n'était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu'ils ne sont encore instruits que de nature, marchent à quatre pieds, et qu'ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans de petits chariots, et leur attachent des lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer. Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu'infailliblement j'étais la femelle du petit animal de la reine. Ainsi je fus, en qualité de tel ou d'autre chose, mené droit à l'hôtel de ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les magistrats, qu'ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois qui gardait les bêtes rares, supplia les échevins de me commettre à sa garde, en attendant que la reine m'envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n'en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m'introduisit à faire le godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces ; et les après-dinées il faisait prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le ciel, fléchi de mes douleurs, et fâché de voir profaner le temple de son maître, voulut qu'un jour, comme j'étais attaché au bout d'une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le badaud, un de ceux qui me regardaient, après m'avoir considéré fort attentivement, me demanda en grec qui j'étais. Je fus bien étonné d'entendre parler en ce pays-là comme en notre monde. Il m'interrogea quelque temps, je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l'entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu'il me dit Hé bien ! mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme là qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n'est point accoutumé. Mais sachez qu'on ne vous traite qu'à la pareille, et que si quelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire un homme, vos docteurs le feraient étouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du diable. Il me promit ensuite qu'il avertirait la cour de mon désastre ; et il ajouta qu'aussitôt qu'il en avait sur la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir ; et m'avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais, que mon pays était la lune et que j 'étais Gaulois ; parce qu'il avait autrefois voyagé, et qu'il avait demeuré en Grèce, où on l'appelait le démon de Socrate ; qu'il avait, depuis la mort de ce philosophe, gouverné et instruit à Thèbes, Epaminondas ; qu'ensuite, qu'étant passé chez les Romains, la justice l'avait attaché au parti du jeune Caton ; qu'après sa mort, il s'était donné à Brutus. Que tous ces grands personnages n'ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s'était retiré avec ses compagnons dans les temples et dans les solitudes. (à suivre...) |
Publicité