Voyage dans la Lune... (6)

Publié le par jeanphi



Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre terre devint si stupide et si grossier, que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de nous, car on nous appelait oracles, nymphes, génies, fées, dieux, foyers, lémures, larves, lamies, farfadets, naïades, incubes, ombres, mânes, spectres et fantômes ; et nous abandonnâmes votre monde sous le règne d'Auguste, un peu après que je ne me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n'y a pas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois ; depuis cent ans en ça, j'ai en commission d'y faire un voyage, j'ai rôdé beaucoup en Europe, et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan comme il étudiait ; je l'instruisis de quantités de choses, et en récompense il me promit qu'il témoignerait à la postérité de qui il tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y vis Agrippa , l'abbé Tritème , le docteur Faust , La Brosse , César et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de « Chevaliers de la Rose-Croix » , à qui j'ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer chez le peuple pour de grands magiciens. Je connus aussi Campanella ; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu'il était à l'inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l'intérieur, afin d'exciter, chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu'ainsi il ménagerait mieux leur âme quand il la connaîtrait, et il commença à ma prière un livre que nous intitulâmes De Sensu rerum. J'ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en philosophe que ce premier y vit. J'y ai connu quantité d'autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n'ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d'orgueil.
« Enfin comme je traversais de votre pays en Angleterre pour étudier les moeurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays ; car certes c'est une honte aux grands de votre État de reconnaître en lui, sans l'adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, il est tout coeur, et il a toutes ces qualités dont une jadis suffisait à marquer un héros : c'était Tristan l'Hermite ; je me serais bien gardé de le nommer, car je suis assuré qu'il ne me pardonnera point cette méprise ; mais comme je n'attends pas de retourner jamais en votre monde, je veux rendre à la vérité ce témoignage de ma conscience. Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j 'appréhendai qu'elle ne fût pas reconnue ; c'est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles : la première était pleine d'huile de talc, l'autre de poudre de projection, et la dernière d'or potable, c'est-à-dire de ce sel végétatif dont vos chimistes promettent l'éternité. Mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d'Alexandre quand il le vint visiter à son tonneau. Enfin, je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme, sinon que c'est le seul poète, le seul philosophe, et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables que j'ai conversées ; toutes les autres, au moins de celles que j'ai connues, sont si fort au-dessous de l'homme, que j'ai vu des bêtes un peu au- dessus.
« Au reste je ne suis point originaire de votre terre ni de celle-ci, je suis né dans le soleil. Mais parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu'il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps nos magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre, et déclaré chef de la peuplade qu'on envoyait avec moi. J'ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites ; et ce qui fait que j'y demeure actuellement, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité, qu'on n'y croit point de pédants, que les philosophes ne se laissent persuader qu'à la raison, et que l'autorité d'un savant, ni le plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion d'un batteur en grange quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les sophistes et les orateurs. »
Je lui demandai combien de temps ils vivaient, il me répondit :
– Trois ou quatre mille ans.
Et continua de cette sorte :
« Pour me rendre visible comme je suis à présent, quand je sens le cadavre, que j'informe presque usé ou que les organes n'exercent plus leurs fonctions assez parfaitement, je me souffle dans un jeune corps nouvellement mort.
« Encore que les habitants du soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le soleil en regorge bien souvent, à cause que le peuple, pour être d'un tempérament fort chaud, est remuant et ambitieux, et digère beaucoup.
« Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car, quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous ne mourrions qu'après quatre mille ans et vous après un demi-siècle, apprenez que tout de même qu'il n'y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d'animaux ; ainsi il n'y doit pas avoir tant de démons que d'hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d'un composé si parfait. »
Je lui demandai s'ils étaient des corps comme nous ; il me répondit que oui, qu'ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme autre chose que nous estimions telle ; parce que nous n'appelons vulgairement « corps » que ce que nous pouvons toucher ; qu'au reste il n'y avait rien en la nature qui ne fût matériel, et que quoiqu'ils le fussent eux- mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître, et que c'était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d'eux n'étaient qu'un effet de la rêverie des faibles, à cause qu'ils n'apparaissent que de nuit. Et il ajouta, que comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait qu'ils se servissent, ils n'avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu'à choir seulement dessous un sens, tantôt l'ouïe comme les voix des oracles, tantôt la vue comme les ardents et les spectres ; tantôt le toucher comme les incubes et les cauchemars, et que cette masse n'étant qu'un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière par sa chaleur les détruisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant.
Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au pays du soleil l'individu venait au jour par les voies de générations, et s'il mourait par le désordre de son tempérament, ou la rupture de ses organes.
– Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l'explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point ; mais cette conséquence est très fausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peut-être de choses qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l'animal devient après sa mort ; vous autres ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau, et les nuances de l'iris ; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable comme le manger, comme un son, ou comme une odeur. Tout de même, si le voulais vous expliquer ce que j 'aperçois par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré, ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela. »
Il en était là de son discours quand mon bateleur s'aperçut que la chambrée commençait à s'ennuyer de mon jargon qu'ils n'entendaient point, et qu'ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à tirer ma corde pour me faire sauter, jusqu'à ce que les spectateurs étant saouls de rire et d'assurer que j'avais presque autant d'esprit que les bêtes de leur pays, ils se retirèrent chacun chez soi.
J'adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux témoin, car de m'entretenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu'ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion, car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays, l'un qui sert aux grands, et l'autre qui est particulier pour le peuple.

(à suivre...)
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