Voyage dans la Lune... (12)

Publié le par jeanphi



J'interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre monde ; et continuai ma promenade, qui fut si longue que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demande pourquoi j'étais arrivé si tard.
– Ce n'a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier qui s'en plaignait ; j'ai demandé plusieurs fois parmi les rues quelle heure il était, mais on ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tournant le visage de travers.
– Quoi ! s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l'heure ?
– Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au soleil, avant que je l'apprisse.
– C'est une commodité, me dirent-ils qui leur sert à se passer d'horloge ; car de leurs dents ils font un cadran si juste, qu'alors qu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les lèvres, et l'ombre de ce nez qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi tout le monde en ce pays a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l'enfant au prieur du séminaire ; et, justement au bout de l'an les experts étant assemblés, Si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus, et mis entre les mains des gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comme il se peut faire que nous chez qui la virginité est un crime, établissions des continences par force ? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé depuis trente siècles qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et que le petit est un signe du contraire. C'est pourquoi des camus on bâtit les eunuques, parce que la république aime mieux ne point avoir d'enfants, que d'en avoir de semblables à eux. »
Il parlait encore lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis aussitôt, et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu'on puisse en ce pays-là témoigner à quelqu'un. « Le royaume, dit-il, souhaite qu'avant de retourner en votre monde, vous en avertissiez les magistrats, à cause qu'un mathématicien vient tout à l'heure de promettre au conseil, que pourvu qu'étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci. » A quoi je promis de ne pas manquer. « Hé ! je vous prie, dis-je à mon hôte, quand l'autre fut parti, de me dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze ? » Ce que j'avais vu plusieurs fois pendant que j'étais en cage, sans l'avoir osé demander, parce que j'étais toujours environné de filles de la reine, que je craignais d'offenser si j'eusse en leur présence attiré l'entretien d'une matière si grasse. De sorte qu'il me répondit : « Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées ; et les vierges n'ont pas honte d'aimer sur nous en mémoire de leur mère nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l'écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le symbole du gentilhomme, et la marque qui distingue le noble d'avec le roturier.» Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m'empêcher d'en rire.
« Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en notre monde la marque de noblesse est de porter l'épée. » Mais l'hôte sans s'émouvoir : « O mon petit homme ! s'écria-t-il, quoi ! les grands de votre monde sont enragés de faire parade d'un instrument qui désigne un bourreau et qui n'est forgé que pour nous détruire, enfin l'ennemi juré de tout ce qui vit ; et de cacher, au contraire, un membre sans qui nous serions au rang de ce qui n'est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la nature ! Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d'anéantissement sont honorables ! Cependant vous appelez ce membre- là des parties honteuses comme s'il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus infâme que de l'ôter ! Pendant tout ce discours nous ne laissions pas de dîner ; et sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l'air.
Les occurrences et la beauté du lieu nous entretinrent quelque temps ; mais comme la plus noble envie dont je fusse alors chatouillé, c'était de convertir à notre religion une âme si fort élevée au-dessus du vulgaire, je l'exhortai mille fois de ne pas embourber de matière ce beau génie dont le Ciel l'avait pourvu, qu'il tirât de la presse des animaux cet esprit capable de la vision de Dieu ; enfin qu'il avisât sérieusement à voir unir quelque jour son immortalité au plaisir plutôt qu'à la peine.
« Quoi ! me répliqua-t-il en s'éclatant de rire, vous estimez votre âme immortelle privativement à celle des bêtes ? Sans mentir, mon grand ami, votre orgueil est bien insolent ! Et d'où argumentez-vous, je vous prie, cette immortalité au préjudice de celle des bêtes ? Serait-ce à cause que nous sommes doués de raisonnement et non pas elles ? En premier lieu, je vous le nie, et je vous prouverai quand il vous plaira, qu'elles raisonnent comme nous. Mais encore qu'il fût vrai que la raison nous eût été distribuée en apanage et qu'elle fût un privilège réservé seulement à notre espèce, est-ce à dire pour cela qu'il faille que Dieu enrichisse l'homme de l'immortalité, parce qu'il lui a déjà prodigué la raison ? Je dois donc, à ce compte-là, donner aujourd'hui à ce pauvre une pistole parce que je lui donnai hier un écu ? Vous voyez bien vous-même la fausseté de cette conséquence, et qu'au contraire, si je suis juste, plutôt que de donner une pistole à celui-ci je dois donner un écu à l'autre, puisqu'il n'a rien touché de moi. Il faut conclure de là, ô mon cher compagnon, que Dieu, plus juste encore mille fois que nous, n'aura pas tout versé aux uns pour ne rien laisser aux autres. D'alléguer l'exemple des aînés de votre monde, qui emportent dans leur partage quasi tous les biens de la maison, c'est une faiblesse des pères qui, voulant perpétuer leur nom, ont appréhendé qu'il ne se perdît ou ne s'égarât dans la pauvreté. Mais Dieu, qui n'est pas capable d'erreur, n'a eu garde d'en commettre une si grande, et puis, n'y ayant dans l'éternité de Dieu ni avant, ni après, les cadets chez lui ne sont pas plus jeunes que les aînés. »

(à suivre...)
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