Voyage dans la Lune... (15)

Publié le par jeanphi



– Si fait, me répondit-il, j'en serai mieux que vous, car s'il n'y en a point, vous et moi serons à deux de jeu ; mais, au contraire, s'il y en a, je n'aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n'être point, puisque, pour pécher, il faut ou le savoir ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu'un homme, même tant soit peu sage, ne se piquerait pas qu'un crocheteur l'eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s'il l'avait pris pour un autre ou si c'était le vin qui l'eût fait parler ? A plus forte raison Dieu, tout inébranlable, s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas connu, puisque c'est Lui-même qui nous a refusé les moyens de le connaître. Mais, par votre foi, mon petit animal, si la créance de Dieu nous était si nécessaire, enfin si elle nous importait de l'éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tous des lumières aussi claires que le soleil qui ne se cache à personne ? Car de feindre qu'il ait voulu jouer entre les hommes à cligne-musette, faire comme les enfants « Toutou, le voilà », c'est-à-dire : tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c'est se forger un Dieu ou sot ou malicieux, vu que si ç'a été par la force de mon génie que je l'ai connu, c'est lui qui mérite et non pas moi, d'autant qu'il pouvait me donner une âme ou les organes imbéciles qui me l'auraient fait méconnaître. Et si, au contraire, il m'eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n'aurait pas été ma faute, mais la sienne, puisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris. »Ces opinions diaboliques et ridicules me firent naître un frémissement par tout le corps ; je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d'attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage je ne sais quoi d'effroyable que je n'avais pas encore aperçu : ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs. « O Dieu ! me songeais-je aussitôt, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c'est l'Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde. »
Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l'estime que je faisais de son esprit, et véritablement les favorables aspects dont nature avait regardé son berceau m'avaient fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n'éclatasse avec des imprécations qui le menaçaient d'une mauvaise fin. Mais lui, renviant sur ma colère : « Oui, s'écria-t-il, par la mort... » Je ne sais pas ce qu'il me préméditait de dire, car, sur cette entrefaite, on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu. Il s'approcha de nous et saisissant le blasphémateur à force de corps, il l'enleva par la cheminée.
La pitié que l'eus du sort de ce malheureux m'obligea de l'embrasser pour l'arracher des griffes de l'Éthiopien, mais il fut si robuste qu'il nous enleva tous deux, de sorte qu'en un moment nous voilà dans la nue. Ce n'était plus l'amour du prochain qui m'obligeait à le serrer étroitement, mais l'appréhension de tomber. Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel, sans savoir ce que je deviendrais, je reconnus que j'approchais de notre monde. Déjà je distinguais l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Afrique, déjà même mes yeux, par mon abaissement, ne pouvaient se courber au delà de l'Italie, quand le coeur me dit que ce diable sans doute emportait mon hôte aux enfers, en corps et en âme, et que c'était pour cela qu'il le passait par notre terre, à cause que l'enfer est dans son centre. J'oubliai toutefois cette réflexion et tout ce qui m'était arrivé depuis que le diable était notre voiture, à la frayeur que me donna la vue d'une montagne tout en feu que je touchai quasi. L'objet de ce brûlant spectacle me fit crier « Jésus Maria ». J'avais à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais étendu sur des bruyères au coupeau d'une petite colline, et deux ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient des litanies et me parlaient italien. « Oh ! m'écriais-je alors, Dieu soit loué ! J'ai donc enfin trouvé des chrétiens au monde de la lune. Hé ! dites-moi, mes amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant ? - En Italie, me répondirent-ils.
– Comment, interrompis-je, y a-t-il une Italie aussi au monde de la lune ? » J'avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m'étais pas encore aperçu qu'ils me parlaient italien et que je leur répondais de même.
Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m'empêcha plus de connaître que j'étais de retour en ce monde, je me laissai conduire où ces paysans voulurent me mener. Mais je n'étais pas encore arrivé aux portes de... que tous les chiens de la ville se vinrent précipiter sur moi, et sans que la peur me jetât dans une maison où je mis barre entre nous, j'étais infailliblement englouti.
Un quart d'heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici qu'on entend à l'entour un sabbat de tous les chiens, je crois, du royaume ; on y voyait depuis le dogue jusqu'au bichon, hurlant de plus épouvantable furie que s'ils eussent fait l'anniversaire de leur premier Adam.
Cette aventure ne causa pas peu d'admiration à toutes les personnes qui la virent ; mais aussitôt que j'eus éveillé mes rêveries sur cette circonstance, je m'imaginai tout à l'heure que ces animaux étaient acharnés contre moi à cause du monde d'où je venais ; « car, disais-je en moi-même, comme ils ont accoutumé d'aboyer à la lune pour la douleur qu'elle leur fait de si loin, sans doute ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lune, dont l'odeur les fâche. »
Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai tout nu au soleil dessus une terrasse. Je m'y hâlai quatre ou cinq heures durant au bout desquelles je descendis, et les chiens, ne sentant plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi, s'en retournèrent chacun chez soi.
Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France, et lorsque je fus embarqué, je n'eus l'esprit tendu qu'à ruminer aux merveilles de mon voyage. J'admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait reculé ces hommes, naturellement impies, en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés, et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance. Aussi je ne doute point qu'il n'ait différé jusqu'ici d'envoyer leur prêcher l'Évangile, parce qu'il savait qu'ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu'à leur faire mériter une plus rude punition dans l'autre monde.
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Enfin notre vaisseau surgit au havre de Toulon ; et d'abord après avoir rendu grâce aux vents et aux étoiles, pour la félicité du voyage, chacun s'embrassa sur le port, et se dit adieu. Pour moi, parce qu'au monde de la lune d'où j'arrivais, l'argent se met au nombre des contes faits à plaisir, et que j'en avais comme perdu la mémoire, le pilote se contenta, pour le nolage, de l'honneur d'avoir porté dans son navire un homme tombé du ciel. Rien ne nous empêcha donc d'aller jusqu'auprès de Toulouse, chez un de mes amis. Je brûlais de le voir, pour la joie que j'espérais lui causer, au récit de mes aventures. Je ne serai point ennuyeux à vous réciter tout ce qui m'arriva sur le chemin ; je me lassai, je me reposai, j'eus soif, j'eus faim, je bus, je mangeai au milieu de vingt ou trente chiens qui composaient sa meute. Quoique je fusse en fort mauvais ordre, maigre, et rôti du hâle, il ne laissa pas de me reconnaître ;

(à suivre...)
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