Voyage dans la Lune... (17)

Publié le par jeanphi



A ces mots, Colignac, quoique ses poings dans ses côtés, ne put se contenir ; un éclat de rire le prit, qui n'offensa pas peu messieurs ses parents ; de sorte qu'il ne fut pas en son pouvoir de répondre à aucun point de leur harangue, que par des ha a a a, ou des ho o o o ; Si bien que nos messieurs très scandalisés s'en allèrent, je dirais avec leur courte honte, si elle n'avait duré jusqu'à Toulouse. Quand ils furent partis, je tirai Colignac dans son cabinet, où sitôt que j'eus fermé la porte dessus nous : « Comte, lui dis-je, ces ambassadeurs à long poil me semblent des comètes chevelues ; j'appréhende que le bruit dont ils ont éclaté ne soit le tonnerre de la foudre qui s'ébranle pour choir. Quoique leur accusation soit ridicule, et possible un effet de leur stupidité, je ne serais pas moins mort, quand une douzaine d'habiles gens qui m'auraient vu griller, diraient que mes juges sont des sots. Tous les arguments dont ils prouveraient mon innocence ne me ressusciteraient pas ; et mes cendres demeureraient tout aussi froides dans un tombeau, qu'à la voirie. C'est pourquoi sauf votre meilleur avis, je serais fort joyeux de consentir à la tentation qui me suggère de ne leur laisser en cette province que mon portrait ; car j'enragerais au double de mourir pour une chose à laquelle je ne crois guère. » Colignac n'eut quasi pas la patience d'attendre que l'eusse achevé pour répondre. D'abord, toutefois, il me railla ; mais quand il vit que je le prenais sérieusement : « Ha ! par la mort ! s'écria-t-il d'un visage alarmé, on ne vous touchera point au bord du manteau, que moi, mes amis, mes vassaux, et tous ceux qui me considèrent, ne périssent auparavant. Ma maison est telle, qu'on ne la peut forcer sans canon ; elle est très avantageuse d'assiette, et bien flanquée. Mais je suis fou de me précautionner contre des tonnerres de parchemin. Ils sont, lui répliquai-je, quelquefois plus à craindre que ceux de la moyenne région. »
De là en avant nous ne parlâmes que de nous réjouir. Un jour nous chassions, un autre nous allions à la promenade, quelquefois nous recevions visite, et quelquefois nous en rendions ; enfin nous quittions toujours chaque divertissement, avant que ce divertissement eût pu nous ennuyer.
Le marquis de Cussan, voisin de Colignac, homme qui se connaît aux bonnes choses, était ordinairement avec nous, et nous avec lui ; et pour rendre les lieux de notre séjour encore plus agréables par ce changement, nous allions de Colignac à Cussan, et revenions de Cussan à Colignac. Les plaisirs innocents dont le corps est capable, ne faisaient que la moindre partie. De tous ceux que l'esprit peut trouver dans l'étude et la conversation, aucun ne nous manquait ; et nos bibliothèques unies comme nos esprits, appelaient tous les doctes dans notre société. Nous mêlions la lecture à l'entretien ; l'entretien à la bonne chère, celle-là à la pêche ou à la chasse, aux promenades ; et en un mot, nous jouissions pour ainsi dire et de nous-mêmes, et de tout ce que la nature a produit de plus doux pour notre usage, et ne mettions que la raison pour borne à nos désirs.
Cependant ma réputation contraire à mon repos, courait les villages circonvoisins, et les villes mêmes de la province. Tout le monde, attiré par ce bruit prenait prétexte de venir voir le seigneur pour voir le sorcier. Quand je sortais du Château, non seulement les enfants et les femmes, mais aussi les hommes, me regardaient comme la Bête, surtout le pasteur de Colignac, qui par malice ou par ignorance, était en secret le plus grand de mes ennemis. Cet homme simple en apparence et dont l'esprit bas et naïf était infiniment plaisant en ses naïvetés, était en effet très méchant ; il était vindicatif jusqu'à la rage ; calomniateur, comme quelque chose de plus qu'un Normand ; et si chicaneur, que l'amour de la chicane était sa passion dominante. Ayant longtemps plaidé contre son seigneur, qu'il haïssait d'autant plus qu'il l'avait trouvé ferme contre ses attaques, il en craignait le ressentiment, et, pour l'éviter, avait voulu permuter son bénéfice. Mais soit qu'il eût changé de dessein, ou seulement qu'il eût différé pour se venger de Colignac, en ma personne, pendant le séjour qu'il ferait en ses terres, il s'efforçait de persuader le contraire, bien que des voyages qu'il faisait bien souvent à Toulouse en donnassent quelque soupçon. Il y faisait mille contes ridicules de mes enchantements ; et la voix de cet homme malin, se joignant à celle des simples et des ignorants, y mettait mon nom en exécration.
On n'y parlait plus de moi que comme d'un nouvel Agrippa, et nous sûmes qu'on y avait même informé contre moi à la poursuite du curé, lequel avait été précepteur de ses enfants. Nous en eûmes avis par plusieurs personnes qui étaient dans les intérêts de Colignac et du marquis ; et bien que l'humeur grossière de tout un pays nous fût un sujet d'étonnement et de risée, je ne laissai pas de m'en effrayer en secret, lorsque je considérais de plus près les suites fâcheuses que pourrait avoir cette erreur. Mon bon génie sans doute m'inspirait cette frayeur, il éclairait ma raison de toutes ces lumières pour me faire voir le précipice où j 'allais tomber ; et non content de me conseiller ainsi tacitement, se voulut déclarer plus expressément en ma faveur.
Une nuit des plus fâcheuses qui fût jamais, ayant succédé à un des jours les plus agréables que nous eussions eus à Colignac, je me levai aussitôt que l'aurore ; et pour dissiper les inquiétudes et les nuages dont mon esprit était encore offusqué, j'entrai dans le jardin, où la verdure, les fleurs et les fruits, l'artifice et la nature, enchantaient l'âme et les yeux, lorsqu'en même instant j'aperçus le marquis qui s'y promenait seul dans une grande allée, laquelle coupait le parterre en deux. Il avait le marcher lent et le visage pensif. Je restai fort surpris de le voir contre sa coutume si matineux ; cela me fit hâter mon abord pour lui en demander la cause. Il me répondit que quelques fâcheux songes dont il avait été travaillé, l'avaient contraint de venir plus matin qu'à son ordinaire, guérir un mal au jour que lui avait causé l'ombre. Je lui confessai qu'une semblable peine m'avait empêché de dormir, et je lui en allais conter le détail ; mais comme j'ouvrais la bouche, nous aperçûmes, au coin d'une palissade qui croisait dans la nôtre, Colignac qui marchait à grands pas. De si loin qu'il nous aperçut :
« Vous voyez, s'écria-t-il, un homme qui vient d'échapper aux plus affreuses visions dont le spectacle soit capable de faire tourner le cerveau. A peine ai-je eu le loisir de mettre mon pourpoint, que je suis descendu pour vous le conter ; mais vous n'étiez plus ni l'un, ni l'autre, dans vos chambres. C'est pourquoi je suis accouru au jardin, me doutant que vous y seriez. » En effet le pauvre gentilhomme était presque hors d'haleine. Sitôt qu'il l'eut reprise, nous l'exhortâmes de se décharger d'une chose, qui pour être souvent fort légère, ne laisse pas de peser beaucoup. « C'est mon dessein, nous répliqua-t-il ; mais auparavant asseyons-nous. »

(à suivre...)
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