Voyage dans la Lune... (7)

Publié le par jeanphi



Celui des grands n'est autre chose qu'une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n'a pas ajouté les paroles à l'air, et certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable ; car, quand ils sont las de parier ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent ou un luth, ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées ; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu'à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de théologie, ou les difficultés d'un procès, par un concert le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille.
Le second, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L'agitation par exemple d'un doigt, d'une main, d'une oreille, d'une lèvre, d'un bras, d'un oeil, d'une joue, feront chacun en particulier une oraison ou une période avec tous ses membres. D'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pieds, les contorsions de bras ; de sorte que, quand ils parient, avec la coutume qu'ils ont pris d'aller tout nus, leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru, qu'il ne semble pas d'un homme qui parle, mais d'un corps qui tremble.
Presque tous les jours, le démon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logette un homme que je ne connaissais point, et qui, m'ayant fort longtemps léché, me gueula doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soutenait de peur que je ne me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise, qu'avec l'affliction que me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course.
Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de mon courtois démon, et le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cour de l'hôtellerie, attendant que le manger fût prêt, lorsqu'un homme fort jeune et assez beau me vint rire au nez, et jeter à mon cou ses deux pieds de devant. Après que je l'eus quelque temps considéré :
– Quoi ? me dit-il en français, vous ne connaissiez plus votre ami ?
Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes ma surprise fut si grande, que dès lors je m'imaginai que tout le globe de la lune, tout ce qui m'y était arrivé, et tout ce que j'y voyais, n'était qu'enchantement, et cet homme-bête étant le même qui m'avait servi de monture, continua de me parler ainsi :
– Vous m' aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne m'ayez jamais vu !
Mais voyant que je demeurais dans mon étonnement
– Enfin, ajouta-t-il, je suis le démon de Socrate. Ce discours augmenta mon étonnement, mais pour m'en tirer il me dit :
– Je suis le démon de Socrate qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui pour vous continuer mes services me suis revêtu du corps avec lequel je vous portai hier.
Mais, l'interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu qu'hier vous étiez d'une taille extrêmement longue, et qu'aujourd'hui vous êtes très court ; qu'hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu'aujourd'hui vous en avez une claire et vigoureuse, qu'hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n'êtes aujourd'hui qu'un jeune homme ? Quoi donc ! au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir.
– Sitôt que j'eus parlé au prince, me dit-il, après avoir reçu l'ordre de vous conduire à la cour, je vous allai trouver où vous étiez, et vous ayant apporté ici, j'ai senti le corps que j'informais si fort atténué de lassitude que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l'hôpital, où entrant j'ai trouvé le corps d'un jeune homme qui venait d'expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce pays. Je m'en suis approché, feignant d'y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu'il n'était point mort, et ce que qu'on croyait lui avoir fait perdre la vie n'était qu'une simple léthargie, de sorte que, sans être aperçu, j'ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle. Lors mon vieux cadavre est tombé, et comme si j'eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle.
On nous vint quérir là-dessus pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande lorsque je périssais de faim m'obligea de lui demander où l'on avait mis le couvert. Je n'écoutai point ce qu'il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l'hôte, s'approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu'à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m'étonna si fort que je n'en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots « Un potage », mais je les eus à peine proférés, que je sentis l'odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée, mais mon porteur m'en empêcha
Où voulez-vous aller ? me dit-il, nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant il est saison de manger, achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.
– Et où diable, est ce potage ? lui répondis-je (presque en colère) ; avez- vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui ?
– Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la ville d'où nous venons, votre maître, ou quelque autre prendre ses repas ; c'est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de fumée. L'art de cuisinerie est de renfermer dans de grands vaisseaux moulés exprès, l'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant ; et quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l'appétit de ceux que l'on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu'à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n'ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l'homme, l'office de la bouche, mais je vous le veux faire voir par expérience.
Il n'eut pas plutôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en moins de demi-quart d'heure je me sentis tout à fait rassasié. Quand nous fûmes levés :
– Ceci n'est pas, dit-il, une chose qui vous doive causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu sans avoir observé qu'en votre monde les cuisiniers, les pâtissiers et les rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d'une autre vacation, sont pourtant beaucoup plus gras. D'où procède leur embonpoint, à votre avis, si ce n'est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leurs corps et les nourrit ? Aussi les personnes de ce monde jouissent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n'engendre presque point d'excréments, qui sont l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez possible été surpris lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce que cette coutume n'est pas usitée en votre pays ; mais c'est la mode de celui-ci et l'on en use ainsi, afin que l'animal soit plus transpirable à la fumée.
– Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d'en expérimenter quelque chose ; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents.
Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher.
Un homme au haut de l'escalier se présenta à nous, et nous ayant envisagé attentivement, me mena dans un cabinet, dont le plancher était couvert de fleurs d'orange à la hauteur de trois pieds, et mon démon dans un autre rempli d'oeillets et de jasmins ; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnificence, que s'étaient les lits du pays. Enfin nous nous couchâmes chacun dans notre cellule ; et dès que je fus étendu sur mes fleurs, j'aperçus, à la lueur d'une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne sert point d'autres chandelles) ces trois ou quatre jeunes garçons qui m'avaient déshabillé au souper, dont l'un se mit à me chatouiller les pieds, l'autre les cuisses, l'autre les flancs, l'autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse, qu'en moins d'un moment je me sentis assoupir.

(à suivre...)
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