Voyage dans la Lune... (8)
Je vis entrer le lendemain mon démon avec le soleil : « Et je vous veux tenir parole, me dit-il ; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier. » A ces mots, je me levai, et il me conduisit par la main, derrière le jardin du logis, où l'un des enfants de l'hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d'alouettes, parce que les magots (il croyait que j'en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine eus-je répondu que oui, que le chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties. Voilà, m'imaginai-je aussitôt, ce qu'on dit par proverbe en notre monde d'un pays où les alouettes tombent toutes rôties ! Sans doute que quelqu'un était revenu d'ici. Vous n'avez qu'à manger, me dit mon démon ; ils ont l'industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit et assaisonne le gibier. J'en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole et en vérité je n'ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux. Après ce déjeuner nous nous mîmes en état de partir, et avec mille grimaces dont ils se servent quand ils veulent témoigner de l'affection, l'hôte reçut un papier de mon démon. Je lui demandai si c'était une obligation pour la valeur de l'écot. Il me répartit que non ; qu'il ne lui devait plus rien, et que c'étaient des vers. Comment, des vers ? lui répliquai-je, les taverniers sont donc ici curieux de rîmes ? C'est, me dit-il, la monnaie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s'est trouvée monter à un sixain que je lui viens de donner. Je ne craignais pas demeurer court ; car quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un sonnet, et j'en ai quatre sur moi, avec deux épigrammes, deux odes et une églogue. Ha ! vraiment, dis-je en moi-même, voilà justement la monnaie dont Sorel fait servir Hortensius dans Francion, je m'en souviens. C'est là, sans doute, qu'il l'a dérobé ; mais de qui diable peut-il l'avoir appris ? Il faut que ce soit de sa mère, car j'ai ouï-dire qu'elle était lunatique. Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde ! J'y connais beaucoup d'honnêtes poètes qui meurent de faim, et qui feraient bonne chère, si on payait les traiteurs en cette monnaie. Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu'on les transcrivit, il me répondit que non, et continua ainsi : « Quand on en a composé, l'auteur les porte à la Cour des monnaies, où les poètes-jurés du royaume tiennent leur séance. Là ces versificateurs officiers mettent les pièces à l'épreuve, et si elles sont jugées de bon aloi, on les taxe non pas selon leur poids, mais selon leur pointe, c'est- à-dire qu'un sonnet ne vaut pas toujours un sonnet, mais selon le mérite de la pièce ; et ainsi, quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est jamais qu'un buffle ; et les personnes d'esprit font toujours grand-chère. J'admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là et il poursuivit de cette façon Il y a encore d'autres personnes qui tiennent cabaret d'une manière bien différente. Lorsqu'on sort de chez eux, ils demandent à proportion des frais un acquit pour l'autre monde ; et dès qu'on leur a donné, ils écrivent dans un grand registre qu'ils appellent les comptes de Dieu, à peu près en ces termes : Item, la valeur de tant de vers délivrés un tel jour, à un tel, que Dieu doit rembourser aussitôt l'acquit reçu du premier fonds qui s'y trouvera », et lorsqu'ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent parce qu'ils croient que s'ils n'étaient ainsi digérés, Dieu ne pourrait pas lire, et cela ne leur profiterait de rien. Cet entretien n'empêchait pas que nous continuassions de marcher, c'est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, qu'enfin nous terminâmes à la ville où le roi fait sa résidence. Je n'y fus pas plutôt arrivé, qu'on me conduisit au palais, où les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n'avait fait le peuple quand j'étais passé dans les rues. Mais la conclusion que j'étais sans doute la femelle du petit animal de la reine fut celle de grandes comme celle du peuple. Mon guide me l'interprétait ainsi ; et cependant lui-même n'entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la reine ; mais nous en fûmes bientôt éclaircis, car le roi, quelque temps après en avoir considéré, commanda qu'on l'amenât et à une demi-heure de là je vis entrer, au milieu d'une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausse, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds. Sitôt qu'il m'aperçut, il m'aborda par un «criado de nuestra merced ». Je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais hélas ils ne nous eurent pas plutôt vu parler ensemble, qu'ils eurent tous le préjugé véritable ; et cette conjecture n'avait garde de produire un autre succès, car celui des assistants qui opinait pour nous avec plus de faveur protestait que notre entretien était un grognement que la joie d'être rejointe par un instinct naturel nous faisait bourdonner. Ce petit homme me conta qu'il était Européen, natif de la Vieille Castille ; il avait trouvé moyen avec des oiseaux de se faire porter jusqu'au monde de la lune où nous étions lors ; qu'étant tombé entre les mains de la reine, elle l'avait pris pour un singe, à cause qu'ils habillent, par hasard, en ce pays-là, les singes à l'espagnole, et que l'ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n'avait point douté qu'il ne fût de l'espèce. Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu'après leur avoir essayé toutes sortes d'habits, ils n'en ont point rencontré de plus ridicules, et que ce n est qu'à cause de cela qu'ils les équipent de la sorte, n'entretenant ces animaux que pour s'en donner plaisir. Ce n'est pas connaître, reprit-il, la dignité de notre nation en faveur de qui l'univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la nature ne saurait engendrer que des matières de rire. Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m'étais osé hasarder de gravir à la lune avec la machine dont je lui avais parlé, je lui répondis que c'était à cause qu'il avait emmené les oiseaux sur lesquels j'y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et environ un quart d'heure après le roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l'Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du prince, de quoi je fus très aise pour le plaisir que je recevais d'avoir quelqu'un qui m'entretint pendant la solitude de ma brutification. Un jour, mon mâle (car on me prenait pour sa femelle) me conta que ce qui l'avait véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l'abandonner pour la lune, était qu'il n'avait pu trouver un seul pays où l'imagination même fût en liberté. Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s'il est contre les principes des docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fou (et quelque chose de pis). On m'a voulu mettre en mon pays à l'inquisition pour ce qu'à la barbe des pédants j'avais soutenu qu'il y avait du vide dans la nature et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l'une que l'autre. Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps ; car ce petit Espagnol avait l'esprit joli. Notre entretien toutefois n'était que la nuit, à cause que depuis six heures du matin jusque au soir la grande foule du monde qui nous venait contempler à notre logis nous eût détournés ; car quelques-uns nous jetaient des pierres, d'autres des noix, d'autres de l'herbe. il n'était bruit que des bêtes du Roi. On nous servait tous les jours à manger à nos heures, et la reine et le roi prenaient eux-mêmes assez souvent la peine de me tâter le ventre pour connaître si je n'emplissais point, car ils brûlaient d'une vie extraordinaire d'avoir de la race de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que mon mâle à leurs simagrées et à leurs tons ; mais j'appris plus tôt que lui à entendre leur langue, et à l'accrocher un peu ce qui fit qu'on nous considéra d'une autre façon qu'on n'avait fait, et les nouvelles coururent aussitôt par tout le royaume qu'on avait trouvé deux hommes sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournies, et qui, par un défaut de la semence de leurs pères, n'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyer dessus. Cette créance allait prendre racine à force de cheminer, sans les prêtres du pays qui s'y opposèrent, disant que c'était une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres fussent de leur espèce. (à suivre...) |
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