Voyage dans la Lune... (19)
Je tiraillais contre lui la bride de mon cheval ; mais les éclats de rire qui me suffoquaient m'ôtèrent toute force. Ajoutez à cela qu'une cinquantaine de villageois sortirent de derrière une haie, marchant sur leurs genoux, et s'égosillant à chanter Kyrie eleison. Quand ils furent assez proche, quatre des plus robustes, après avoir trempé leurs mains dans un bénitier que tenait tout exprès le serviteur du presbytère, me prirent au collet. J'étais à peine arrêté, que je vis paraître messire Jean, lequel tira dévotement son étole dont il me garrotta ; et ensuite une cohue de femmes et d'enfants, qui malgré toute ma résistance me cousirent dans une grande nappe ; au reste j'en fus si bien entortillé, qu'on ne me voyait que la tête. En cet équipage, ils me portèrent à Toulouse comme s'ils m'eussent porté au monument. Tantôt l'un s'écriait que sans cela il y aurait eu famine, parce que lorsqu'ils m'avaient rencontré, j'allais assurément jeter le sort sur les blés ; et puis j'en entendais un autre qui se plaignait que le claveau n'avait commencé dans sa bergerie, que d'un dimanche, qu'au sortir de vêpres je lui avais frappé sur l'épaule. Mais ce qui malgré tous mes désastres, me chatouilla de quelque émotion pour rire, fut le cri plein d'effroi d'une jeune paysanne après son fiancé, autrement le fantôme, qui m'avait pris mon cheval (car vous saurez que le rustre s'était acalifourchonné dessus, et déjà comme sien le talonnait de bonne guerre) : « Misérable, glapissait son amoureuse, es-tu donc borgne ? Ne vois-tu pas que le cheval du magicien est plus noir que charbon, et que c'est le diable en personne qui t'emporte au sabbat ? » Notre pitaut, d'épouvante, en culbuta par-dessus la croupe ; ainsi mon cheval eut la clef des champs. Ils consultèrent s'ils se saisiraient du mulet, et délibérément que oui ; mais ayant décousu le paquet, et au premier volume qu'ils ouvrirent s'étant rencontré la Physique de M. Descartes, quand ils aperçurent tous les cercles par lesquels ce philosophe a distingué le mouvement de chaque planète, tous d'une voix hurlèrent que c'était les cernes que je traçais pour appeler Belzébuth. Celui qui le tenait le laissa choir d'appréhension, et par malheur en tombant il s'ouvrit dans une page où sont expliquées les vertus de l'aimant ; je dis par malheur, pour ce qu'à l'endroit dont je parle il y a une figure de cette pierre métallique, où les petits corps qui se déprennent de sa masse pour accrocher le fer sont représentés comme des bras. A peine un de ces marauds l'aperçut, que je l'entendis s'égosiller que c'était là le crapaud qu'on avait trouvé dans l'auge de l'écurie de son cousin Fiacre, quand ses chevaux moururent. A ce mot, ceux qui avaient paru les plus échauffés, rengainèrent leurs mains dans leur sein, ou se regantèrent de leurs pochettes. Messire Jean de son côté criait, à gorge déployée, qu'on se gardât de toucher à rien, que tous ces livres-là étaient de francs grimoires, et le mulet un Satan. La canaille ainsi épouvantée, laissa partir le mulet en paix. Je vis pourtant Mathurine, la servante de M. le curé, qui le chassait vers l'étable du presbytère de peur qu'il n'allât dans le cimetière polluer l'herbe des trépassés. Il était bien sept heures du soir, quand nous arrivâmes à un bourg, où pour me rafraîchir on me traîna dans la geôle ; car le lecteur ne me croirait pas, si je disais qu'on m'enterra dans un trou, et cependant il est si vrai qu'avec une pirouette j'en visitai toute l'étendue. Enfin il n'y a personne qui, me voyant en ce lieu, ne m'eût pris pour une bougie allumée sous une ventouse. D'abord que mon geôlier me précipita dans cette caverne : « Si vous me donnez, lui dis-je, ce vêtement de pierre pour un habit, il est trop large ; mais si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. On ne peut ici compter les jours que par nuits ; des cinq sens il ne me reste l'usage que de deux, l'odorat et le toucher : l'un, pour me faire sentir les puanteurs de ma prison ; l'autre, pour me la rendre palpable. En vérité je vous l'avoue, je crois être damné, si je ne savais qu'il n'entre point d'innocents en enfer. » A ce mot d'innocent, mon geôlier s'éclata de rire : « Et par ma foi, dit-il, vous êtes donc de nos gens ? Car je n'en ai jamais tenu sous ma clef que de ceux-là. » Après d'autres compliments de cette nature, le bonhomme prit la peine de me fouiller, je ne sais pas à quelle intention ; mais par la diligence qu'il employa, je conjecture que c'était pour mon bien. Ses recherches étant demeurées inutiles, à cause que durant la bataille de Diabolas, j'avais glissé mon or dans mes chausses ; quand, au bout d'une très exacte anatomie, il se trouva les mains aussi vides qu'auparavant, peu s'en fallut que je ne mourusse de crainte, comme il pensa mourir de douleur. « Ho ! vertubleu ! s'écria-t-il, l'écume dans la bouche, je l'ai bien vu d'abord que c'était un sorcier ! il est gueux comme le diable. Va, va, continua-t-il, mon camarade, songe de bonne heure à ta conscience. » Il avait à peine achevé ces paroles, que j'entendis le carillon d'un trousseau de clefs, où il choisissait celle de mon cachot. Il avait le dos tourné ; c'est pourquoi de peur qu'il ne se vengeât du malheur de sa visite, je tirai dextrement de leur cachet trois pistoles, et je lui dis « Monsieur le concierge, voilà une pistole ; je vous supplie de me faire apporter un morceau, je n'ai pas mangé depuis onze heures. » Il la reçut fort gracieusement, et me protesta que mon désastre le touchait. Quand je connus son coeur adouci : « En voilà encore une, continuai-je, pour reconnaître la peine que je suis honteux de vous donner. » Il ouvrit l'oreille, le coeur et la main ; et j'ajoutai, lui en comptant trois, au lieu de deux, que par cette troisième je le suppliais de mettre auprès de moi l'un de ses garçons pour me tenir compagnie, parce que les malheureux doivent craindre la solitude. Ravi de ma prodigalité, il me promit toutes choses, m'embrassa les genoux, déclama contre la justice, me dit qu'il voyait bien que j'avais des ennemis, mais que j'en viendrais à mon honneur, que j'eusse bon courage, et qu'au reste il s'engageait, auparavant qu'il fût trois jours de faire blanchir mes manchettes. Je le remerciai très sérieusement de sa courtoisie, et après mille accolades dont il pensa m'étrangler, ce cher ami verrouilla et reverrouilla la porte. Je demeurai tout seul, et fort mélancolique, le corps arrondi sur un botteau de paille en poudre : elle n'était pas pourtant si menue, que plus de cinquante rats ne la broyassent encore. La voûte, les murailles et le plancher étaient composés de six pierres de tombe, afin qu'ayant la mort dessus, dessous, et à l'entour de moi, je ne pusse douter de mon enterrement. La froide bave des limas, et le gluant venin des crapauds me coulaient sur le visage ; les poux y avaient les dents plus longues que le corps. Je me voyais travaillé de la pierre, qui ne me faisait pas moins de mal pour être externe ; enfin je pense que pour être Job, il ne me manquait plus qu'une femme et un pot cassé. (à suivre...) |
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