Voyage dans la Lune... (20)
Je vainquis là pourtant toute la dureté de deux heures très difficiles, quand le bruit d'une grosse de clefs, jointe à celui des verrous de ma porte, me réveilla de l'attention que je prêtais à mes douleurs. En suite du tintamarre, j'aperçus, à la clarté d'une lampe, un puissant rustaud. Il se déchargea d'une terrine entre mes jambes : « Eh ! là là, dit-il, ne vous affligez point ; voilà du potage aux choux, que quand ce serait... Tant y a c'est de la propre soupe de maîtresse ; et si par ma foi, comme dit l'autre, on n'en a pas ôté une goutte de graisse. » Disant cela il trempa ses cinq doigts jusqu'au fond, pour m'inviter d'en faire autant. Je travaillai après l'original, de peur de le décourager ; et lui d'un oeil de jubilation : « Morguienne, s'écria-t-il, vous êtes bon frère ! On dit qu'ou z'avez des envieux, jerniguay sont des traîtres, oui, testiguay sont des traîtres : hé ! qu'ils y viennent donc pour voir ! Oh ! bien, bien, tant y a, toujours va qui danse. » Cette naïveté m'enfla par deux ou trois fois la gorge pour en rire. Je fus pourtant si heureux que de m'en empêcher. Je voyais que la fortune semblait m'offrir en ce maraud une occasion pour ma liberté ; c'est pourquoi il m'était très important de choyer ses bonnes grâces ; car d'échapper par d'autres voies, l'architecte qui bâtit ma prison, y ayant fait plusieurs entrées, ne s'était pas souvenu d'y faire une sortie. Toutes ces considérations furent cause que pour le sonder, je lui parlai ainsi : « Tu es pauvre, mon grand ami, n'est-il pas vrai ? -Hélas ! monsieur, répondit le rustre, quand vous arriveriez de chez le devin, vous n'auriez pas mieux frappé au but. - Tiens donc, continuai-je, prends cette pistole. » Je trouvai sa main si tremblante, lorsque je la mis dedans, qu'à peine la put-il fermer. Ce commencement me sembla de mauvais augure ; toutefois je reconnus bientôt par la ferveur de ses remerciements, qu'il n'avait tremblé que de joie ; cela fut cause que je poursuivis : « Mais si tu étais homme à vouloir participer à l'accomplissement d'un voeu que j'ai fait, vingt pistoles (outre le salut de ton âme) seraient à toi comme ton chapeau ; car tu sauras qu'il n'y a pas un bon quart d'heure, enfin un moment auparavant ton arrivée, qu'un ange m'est apparu et m'a promis de faire connaître la justice de ma cause, pourvu que j'aille demain faire dire une messe à Notre-Dame de ce bourg au grand autel. J'ai voulu m'excuser sur ce que j'étais enfermé trop étroitement ; mais il m'a répondu qu'il viendrait un homme envoyé du geôlier pour me tenir compagnie, auquel je n'aurais qu'à commander de sa part de me conduire à l'église, et me reconduire en prison ; que je lui recommandasse le secret, et d'obéir sans réplique, sur peine de mourir dans l'an ; et s'il doutait de ma parole, je lui dirais, aux enseignes qu'il est confrère du Scapulaire. » Or le lecteur saura qu'auparavant j'avais entrevu par la fente de sa chemise un scapulaire qui me suggéra toute la tissure de cette apparition : « Et oui-da, dit-il, mon bon seigneur, je ferons ce que l'ange nous a commandé. Mais il faut donc que ce soit à neuf heures, parce que notre maître sera pour lors à Toulouse aux accordailles de son fils avec la fille du maître des hautes oeuvres. Dame, écoutez, le bourriau a un nom aussi bien qu'un ciron. On dit qu'elle aura de son père en mariage, autant d'écus comme il en faut pour la rançon d'un roi. Enfin elle est belle et riche ; mais ces morceaux-là n'ont garde d'arriver, à un pauvre garçon. Hélas ! mon bon monsieur, faut que vous sachiez... » Je ne manquai pas à cet endroit de l'interrompre ; car je pressentais par ce commencement de digression, une longue enchaînure de coq-à-l'âne. Or après que nous eûmes bien digéré notre complot, le rustaud prit congé de moi. Il ne manqua pas le lendemain de me venir déterrer à l'heure promise. Je laissai mes habits dans la prison, et je m'équipai de guenilles, car afin de n'être pas reconnu, nous l'avions ainsi concerté la veille. Sitôt que nous fûmes à l'air, je n'oubliai pas de lui compter ses vingt pistoles. Il les regarda fort, et même avec de grands yeux. « Elles sont d'or et de poids, lui dis-je, sur ma parole. Hé ! monsieur, me répliqua-t-il, ce n'est pas à cela que je songe, mais je songe que la maison du grand Macé est à vendre, avec son clos et sa vigne. Je l'aurai bien pour deux cents francs ; il faut huit jours à bâtir le marché, et je voudrais vous prier, mon bon monsieur, si c'était votre plaisir, de faire que jusqu'à tant que le grand Macé tienne bien comptées vos pistoles dans son coffre, elles ne deviennent point feuilles de chêne. » La naïveté de ce coquin me fit rire. Cependant nous continuâmes de marcher vers l'église, où nous arrivâmes. Quelque temps après on y commença la grand-messe ; mais sitôt que je vis mon garde qui se levait à son rang pour aller à l'offrande, j'arpentai la nef de trois sauts, et en autant d'autres je m'égarai prestement dans une ruelle détournée. De toutes les diverses pensées qui m'agitèrent à cet instant, celle que je suivis fut de gagner Toulouse, dont ce bourg-là n'était distant que d'une demi-lieue, à dessein d'y prendre la poste. J'arrivai aux faubourgs d'assez bonne heure ; mais je restais si honteux de voir tout le monde qui me regardait, que j'en perdis contenance. La cause de leur étonnement procédait de mon équipage, car comme en matière de gueuserie j'étais assez nouveau, j'avais arrangé sur moi mes haillons si bizarrement, qu'avec une démarche qui ne convenait point à l'habit, je paraissais moins un pauvre qu'un mascarade, outre que je passais vite, la vue basse et sans demander. A la fin considérant qu'une attention si universelle me menaçait d'une suite dangereuse, je surmontai ma honte. Aussitôt que j'apercevais quelqu'un me regarder, je lui tendais la main. Je conjurais même la charité de ceux qui ne me regardaient point. Mais admirez comme bien souvent pour vouloir accompagner de trop de circonspection les desseins où la Fortune veut avoir quelque part, nous les ruinons en irritant cette orgueilleuse ! Je fais cette réflexion au sujet de mon aventure ; car ayant aperçu un homme vêtu en bourgeois médiocre, de qui le dos était tourné vers moi : « Monsieur, lui dis-je, le tirant par son manteau, si la compassion peut toucher... » Je n'avais pas entamé le mot qui devait suivre, que cet homme tourna la tête. O dieux ! que devint-il ? Mais, ô dieux ! que devins-je moi-même ? Cet homme était mon geôlier. Nous restâmes tous deux consternés d'admiration de nous voir où nous nous voyions. J'étais tout dans ses yeux ; il employait toute ma vue. Enfin le commun intérêt, quoique bien différent, nous tira, l'un et l'autre, de l'extase où nous étions plongés. « Ha ! misérable que je suis, s'écria le geôlier, faut-il donc que je sois attrapé ? » Cette parole à double sens m'inspira aussitôt le stratagème que vous allez entendre. « Hé ! main-forte, messieurs, main-forte à la justice ! criai-je tant que je pus glapir. Ce voleur a dérobé les pierreries de la comtesse des Mousseaux ; je le cherche depuis un an. Messieurs, continuai-je tout échauffé, cent pistoles pour qui l'arrêtera ! » (à suivre...) |
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