Voyage dans la Lune... (21)

Publié le par jeanphi



J'avais à peine lâché ces mots, qu'une tourbe de canaille éboula sur le pauvre ébahi. L'étonnement où mon extraordinaire impudence l'avais jeté, joint à l'imagination qu'il avait, que sans avoir comme un corps glorieux pénétré sans fraction les murailles de mon cachot, je ne pouvais m'être sauvé, le transit tellement, qu'il fut longtemps hors de lui-même. A la fin toutefois il se reconnut, et les premières paroles qu'il employa pour détromper le petit peuple, furent qu'on se gardât de se méprendre, qu'il était fort homme d'honneur. indubitablement il allait découvrir tout le mystère ; mais une douzaine de fruitières, de laquais et de porte-chaises, désireux de me servir pour mon argent, lui fermèrent la bouche à coups de poing ; et d'autant qu'ils se figuraient que leur récompense serait mesurée aux outrages dont ils insulteraient à la faiblesse de ce pauvre dupé, chacun accourait y toucher du pied ou de la main. « Voyez l'homme d'honneur ! clabaudait cette racaille. il n'a pourtant pas su s'empêcher de dire, dès qu'il a reconnu monsieur, qu'il était attrapé ! » Le bon de la comédie, c'est que mon geôlier étant en ses habits de fête, il avait honte de s'avouer marguillier du bourreau, et craignait même se découvrant d'être encore mieux battu.
Moi, de mon côté, je pris l'essor durant le plus chaud de la bagarre. J'abandonnai mon salut à mes jambes : elles m'eurent bientôt mis en franchise. Mais pour mon malheur, la vue que tout le monde recommençait à jeter sur moi, me rejeta tout de nouveau dans mes premières alarmes. Si le spectacle de cent guenilles, qui comme un branle de petits gueux dansaient à l'entour de moi, excitait un bayeur à me regarder, je craignais qu'il ne lût sur mon front que j'étais un prisonnier échappé. Si un passant sortait la main de dessous mon manteau, je me le figurais un sergent qui allongeait le bras pour m'arrêter. Si j'en remarquais un autre, arpentant le pavé sans me rencontrer des yeux, je me persuadais qu'il feignait de ne m'avoir pas vu, afin de me saisir par-derrière. Si j'apercevais un marchand entrer dans sa boutique, je disais : « Il va décrocher sa hallebarde ! » Si je rencontrais un quartier plus chargé de peuple qu'à l'ordinaire : « Tant de monde, pensais-je, ne s'est point assemblé là sans dessein ! » Si un autre était vide : « On est ici prêt à me guetter. » Un embarras s'opposait-il à ma fuite : « On a barricadé les rues, pour m'enclore ! » Enfin ma peur subornant ma raison, chaque homme me semblait un archer ; chaque parole, arrêtez, et chaque bruit, l'insupportable croassement des verrous de ma prison passée.
Ainsi travaillé de cette terreur panique, je résolus de gueuser encore, afin de traverser sans soupçon le reste de la ville jusqu'à la poste ; mais de peur qu'on ne me reconnût à la voix, j'ajoutai à l'exercice de quémand l'adresse de contrefaire le muet. Je m'avance donc vers ceux que j'aperçois qui me regardent ; je pointe un doigt dessous le menton, puis dessus la bouche, et je l'ouvre an bâillant, avec un cri non articulé, pour faire entendre par ma grimace, qu'un pauvre muet demande l'aumône. Tantôt par charité on me donnait un compatissement d'épaule ; tantôt je me sentais fourrer une bribe au poing ; et tantôt j'entendais des femmes murmurer, que je pourrais bien en Turquie avoir été de cette façon martyrisé pour la foi. Enfin j'appris que la gueuserie est un grand livre qui nous enseigne les moeurs des peuples à meilleur marché que tous ces grands voyages de Colomb et de Magellan.
Ce stratagème pourtant ne put encore lasser l'opiniâtreté de ma destinée, ni gagner son mauvais naturel. Mais à quelle autre invention pouvais-je recourir ? Car de traverser une grande ville comme Toulouse, où mon estampe m'avait fait connaître même aux harengères, bariolé de guenilles aussi bourrues que celles d'un arlequin, n'était-il pas vraisemblable que je serais observé et reconnu incontinent, et que le contre-charme de ce danger était le personnage de gueux, dont le rôle se joue sous toutes sortes de visages ? Et puis quand cette ruse n'aurait pas été projetée, avec toutes les circonspections qui la devaient accompagner, je pense que parmi tant de funestes conjonctures, c'était avoir le jugement bien fort de ne pas devenir insensé.
J'avançais donc chemin, quand tout à coup je me sentis obligé de rebrousser arrière ; car mon vénérable geôlier, et quelques douzaine d'archers de sa connaissance, qui l'avaient tiré des mains de la racaille, s'étant ameutés, et patrouillant toute la ville pour me trouver, se rencontrèrent malheureusement sur mes voies. D'abord qu'ils m'aperçurent avec leurs yeux de lynx, voler de toute leur force, et moi voler de toute la mienne, fut une même chose. J'étais si légèrement poursuivi, que quelquefois ma liberté sentait dessus mon cou l'haleine des tyrans qui la voulaient opprimer ; mais il semblait que l'air qu'ils poussaient en courant derrière moi, me poussât devant eux. Enfin le Ciel ou la peur me donnèrent quatre ou cinq ruelles d'avance. Ce fut pour lors que mes chasseurs perdirent le vent et les traces ; moi la vue et le charivari de cette importune vénerie. Certes qui n'a franchi, je dis en original, des agonies semblables, peut difficilement mesurer la joie dont je tressaillis, quand je me vis échappé. Toutefois parce que mon salut me demandait tout entier, je résolus de ménager bien avaricieusement le temps qu'ils consommaient pour m'atteindre. Je me barbouillai le visage, frottai mes cheveux de poussière, dépouillai mon pourpoint, dévalai mon haut-de-chausses, jetai mon chapeau dans un soupirail ; puis ayant étendu mon mouchoir dessus le pavé, et disposé aux coins quatre petits cailloux, comme les malades de la contagion, je me couchai vis-à-vis, le ventre contre terre, et d'une voix piteuse me mis à geindre fort langoureusement. A peine étais-je là, que j'entendis les cris de cette enrouée populace longtemps avant le bruit de leurs pieds ; mais j'eus encore assez de jugement pour me tenir en la même posture, dans l'espérance de n'en être point connu, et je ne fus point trompé ; car me prenant tous pour un pestiféré, ils passèrent fort vite, en se bouchant le nez, et jetèrent la plupart un double sur mon mouchoir.
L'orage ainsi dissipé, j'entre sous une allée, je reprends mes habits, et m'abandonne encore à la Fortune ; mais j'avais tant couru qu'elle s'était lassée de me suivre. Il le faut bien croire ainsi : car à force de traverser des places et des carrefours, d'enfiler et couper des rues, cette glorieuse déesse n'étant pas accoutumée de marcher si vite, pour mieux dérober ma route, me laissa choir aveuglément aux mains des archers qui me poursuivaient. A ma rencontre ils foudroyèrent une huée si furieuse, que j'en demeurai sourd. Ils crurent n'avoir point assez de bras pour m'arrêter, ils y employèrent les dents, et ne s'assuraient pas encore de me tenir ; l'un me traînait par les cheveux, un autre par le collet, pendant que les moins passionnés me fouillaient. La quête fut plus heureuse que celle de la prison, ils trouvèrent le reste de mon or.

(à suivre...)
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