Voyage dans la Lune... (23)

Publié le par jeanphi



« Hélas ! dit-il, nous n'aurions jamais soupçonné un tel désastre, sans votre coureur et le mulet qui sont arrivés cette nuit aux portes de mon château : leur poitrail, leurs sangles, leur croupière, tout était rompu, et cela nous a fait présager quelque chose de votre malheur. Nous sommes montés aussitôt à cheval, et n'avons pas cheminé deux ou trois lieues vers Colignac, que tout le pays, ému de cet accident, nous en a particularisé les circonstances. Au galop en même temps nous avons donné jusqu'au bourg où vous étiez en prison ; mais y ayant appris votre évasion, sur le bruit qui courait que vous aviez tourné du côté de Toulouse, avec ce que nous avions de nos gens, nous y sommes venus à toute bride. Le premier à qui nous avons demandé de vos nouvelles, nous a dit qu'on vous avait repris. En même temps nous avons poussé nos chevaux vers cette prison ; mais d'autres gens nous ont assuré que vous vous étiez évanoui de la main de sergents. Et comme nous avancions toujours chemin, des bourgeois se contaient l'un à l'autre que vous étiez devenu invisible. Enfin à force de prendre langue, nous avons su qu'après vous avoir pris, perdu, et repris je ne sais combien de fois, on vous menait à la prison de la grosse Tour. Nous avons coupé chemin à vos archers, et d'un bonheur plus apparent que véritable, nous les avons rencontrés en tête, attaqués, combattus et mis en fuite ; mais nous n'avons pu apprendre des blessés mêmes que nous avons pris, ce que vous étiez devenu, jusqu'à ce matin qu'on nous est venu dire que vous étiez aveuglément venu vous-même vous sauver en prison. Colignac est blessé en plusieurs endroits, mais fort légèrement. Au reste, nous venons de mettre ordre que vous fussiez logé dans la plus belle chambre d'ici. Comme vous aimez le grand air, nous avons fait meubler un petit appartement pour vous seul tout au haut de la grosse Tour, dont la terrasse vous servira de balcon ; vos yeux du moins seront en liberté, malgré le corps qui les attache.
« Ha ! mon cher Dyrcona, s'écria le comte prenant alors la parole, nous fûmes bien malheureux de ne pas t'emmener quand nous partîmes de Colignac ! Mon coeur par une tristesse aveugle dont j'ignorais la cause, me prédisait je ne sais quoi d'épouvantable. Mais n'importe ; j'ai des amis, tu es innocent, et en tout cas je sais fort bien comme on meurt glorieusement. Une seule chose me désespère. Le maraud sur lequel je voulais essayer les premiers coups de ma vengeance (tu conçois bien que je parle de mon curé) n'est plus en état de la ressentir : ce misérable a rendu l'âme. Voici le détail de sa mort. Il courait avec son serviteur pour chasser ton coureur dans son écurie, quand ce cheval, d'une fidélité par qui peut-être les secrètes lumières de son instinct ont redoublé, tout fougueux, se mit à ruer, mais avec tant de furie et de succès, qu'en trois coups de pied, contre qui la tête de ce buffle échoua, il fit vaquer son bénéfice. Tu ne comprends pas sans doute les causes de la haine de cet insensé, mais je te les veux découvrir. Sache donc, pour prendre l'affaire du plus haut, que ce saint homme, Normand de nation et chicaneur de son métier, qui desservait selon l'argent des pèlerins, une chapelle abandonnée, jeta un dévolu sur la cure de Colignac, et que malgré tous mes efforts pour maintenir le possesseur dans son bon droit, le drôle patelina si bien ses juges, qu'à la fin malgré nous il fut notre pasteur.
« Au bout d'un an il me plaida aussi sur ce qu'il entendait que je payasse la dîme. On eut beau lui représenter que, de temps immémorial, ma terre était franche, il ne laissa pas d'intenter son procès qu'il perdit ; mais dans les procédures, il fit naître tant d'incidents, qu'à force de pulluler, plus de vingt autres procès ont germé de celui-là qui demeureront au croc, grâce au cheval dont le pied s'est trouvé plus dur que la cervelle de M. Jean. Voilà tout ce que je puis conjecturer du vertigo de notre pasteur. Mais admirez avec quelle prévoyance il conduisait sa rage ! On me vient d'assurer que, s'étant mis en tête le malheureux dessein de ta prison, il avait secrètement permuté la cure de Colignac contre une autre cure en son pays, où il s'attendait de se retirer aussitôt que tu serais pris. Son serviteur même a dit que, voyant ton cheval près de son écurie, il lui avait entendu murmurer que c'était de quoi le mener en lieu où on ne l'atteindrait pas. »
En suite de ce discours, Colignac m'avertit de me défier des offres et des visites que me rendrait peut-être une personne très puissante qu'il me nomma ; que c'était par son crédit que messire Jean avait gagné le procès du dévolu, et que cette personne de qualité avait sollicité l'affaire pour lui en payement des services que ce bon prêtre, du temps qu'il était cuistre, avait rendus au collège à son fils. « Or, continua Colignac, comme il est bien malaisé de plaider sans aigreur et sans qu'il reste à l'âme un caractère d'inimitié qui ne s'efface plus, encore qu'on nous ait rapatriés, il a toujours depuis cherché secrètement les occasions de me traverser. Mais il n'importe ; j'ai plus de parents que lui dans la robe, et ai beaucoup d'amis, ou tout au pis nous saurons y interposer l'autorité royale. »
Après que Colignac eut dit, ils tâchèrent l'un et l'autre de me consoler ; mais ce fut par les témoignages d'une douleur si tendre, que la mienne s'en augmenta.
Sur ces entrefaites, mon geôlier nous vint retrouver pour nous avertir que la chambre était prête. « Allons la voir » répondit Cussan. Il marcha, et nous le suivîmes. Je la trouvai fort ajustée. « Il ne me manque rien, leur dis-je, sinon des livres. » Colignac me promit de m'envoyer dès le lendemain tous ceux dont je lui donnerais la liste. Quand nous eûmes bien considéré et bien reconnu par la hauteur de ma tour, par les fossés à fond de cuve qui l'environnaient, et par toutes les dispositions de mon appartement, que de me sauver était une entreprise hors du pouvoir humain, mes amis, se regardant l'un et l'autre, et puis jetant les yeux sur moi, se mirent à pleurer ; mais comme si tout à coup notre douleur eût fléchi la colère du Ciel, une soudaine joie s'empara de mon âme, la joie attira l'espérance et l'espérance de secrètes lumières, dont ma raison se trouva tellement éblouie, que d'un emportement contre ma volonté qui me semblait ridicule à moi-même : « Allez ! leur dis-je, allez m'attendre à Colignac j 'y serai dans trois jours, et envoyez-moi tous les instruments de mathématique dont je travaille ordinairement. Au reste vous trouverez dans une grande boîte force cristaux taillés de diverses façons ; ne les oubliez pas, toutefois j'aurai plus tôt fait de spécifier dans un mémoire les choses dont j'ai besoin. »
Ils se chargèrent du billet que je leur donnai, sans pouvoir pénétrer mon intention. Après quoi, je les congédiai.

(à suivre...)
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