Voyage dans la Lune... (24)

Publié le par jeanphi



Depuis leur départ je ne fis que ruminer à l'exécution des choses que j'avais préméditées, et j'y ruminais encore le lendemain, quand on m'apporta de leur part tout ce que j'avais marqué au catalogue. Un valet de chambre de Colignac me dit, qu'on n'avait point vu son maître depuis le jour précédent, et qu'on ne savait ce qu'il était devenu. Cet accident ne me troubla point, parce qu'aussitôt il me vint à la pensée qu'il serait possible allé en Cour solliciter ma sortie. C'est pourquoi sans m' étonner, je mis la main à l'oeuvre. Huit jours durant je charpentai, je rabotai, je collai, enfin je construisis la machine que je vous vais décrire.
Ce fut une grande boîte fort légère et qui fermait fort juste ; elle était haute de six pieds ou environ, et large de trois en carré. Cette boîte était trouée par en bas ; et par-dessus la voûte qui l'était aussi, je posai un vaisseau de cristal troué de même, fait en globe, mais fort ample, dont le goulot aboutissait justement, et s'enchâssait dans le pertuis que j'avais pratiqué au chapiteau.
Le vase était construit exprès à plusieurs angles, et en forme d'icosaèdre, afin que chaque facette étant convexe et concave, ma boule produisît l'effet d'un miroir ardent.
Le geôlier, ni ses guichetiers, ne montaient jamais à ma chambre, qu'ils ne me rencontrassent occupé à ce travail ; mais ils ne s'en étonnaient point, à cause de toutes gentillesses de mécanique qu'ils voyaient dans ma chambre, dont je me disais l'inventeur. Il y avait entre autres une horloge à vent, un oeil artificiel avec lequel on voit la nuit, une sphère où les astres suivent le mouvement qu'ils ont dans le ciel. Tout cela leur persuadait que la machine où je travaillais était une curiosité semblable ; et puis l'argent dont Colignac leur graissait les mains, les faisait marcher doux en beaucoup de pas difficiles. Or il était neuf heures du matin, mon geôlier était descendu, et le ciel était obscurci, quand j'exposai cette machine au sommet de ma tour, c'est-à-dire au lieu le plus découvert de ma terrasse. Elle fermait si close, qu'un seul grain d'air, hormis par les deux ouvertures, ne s'y pouvait glisser, et l'avais emboîté par-dedans un petit ais fort léger qui servait à m'asseoir.
Tout cela disposé de la sorte, je m'enfermai dedans, et j'y demeurai près d'une heure, attendant ce qu'il plairait à la Fortune d'ordonner de moi.
Quand le soleil débarrassé de nuages commença d'éclairer ma machine, cet icosaèdre transparent qui recevait à travers ses facettes les trésors du soleil, en répandait par le bocal la lumière dans ma cellule ; et comme cette splendeur s'affaiblissait à cause des rayons qui ne pouvaient se replier jusqu'à moi sans se rompre beaucoup de fois, cette vigueur de clarté tempérée convertissait ma châsse en un petit ciel de pourpre émaillé d'or.
J'admirais avec extase la beauté d'un coloris si mélangé, et voici que tout à coup je sens mes entrailles émues de la même façon que les sentirait tressaillir quelqu'un enlevé par une poulie.
J'allais ouvrir mon guichet pour connaître la cause de cette émotion ; mais comme j'avançais la main, j'aperçus par le trou du plancher de ma boite, ma tour déjà fort basse au-dessous de moi, et mon petit château en l'air, poussant mes pieds contremont, me fit voir en un tournemain Toulouse qui s'enfonçait en terre. Ce prodige m'étonna, non point à cause d'un essor si subit, mais à cause de cet épouvantable emportement de la raison humaine au succès d'un dessein qui m'avait même effrayé en l'imaginant. Le reste ne me surprit pas, car j'avais bien prévu que le vide qui surviendrait dans l'icosaèdre à cause des rayons unis du soleil par les verres concaves, attirerait pour le remplir une furieuse abondance d'air, dont ma boîte serait enlevée, et qu'à mesure que je monterais, l'horrible vent qui s'engouffrerait par le trou ne pourrait s'élever jusqu'à la voûte, qu'en pénétrant cette machine avec furie, il ne la poussât qu'en haut. Quoique mon dessein fût dirigé avec beaucoup de précaution, une circonstance toutefois me trompa, pour n'avoir pas assez espéré de la vertu de mes miroirs. J'avais disposé autour de ma boite une petite voile facile à contourner, avec une ficelle dont je tenais le bout, qui passait par le bocal du vase ; car je m'étais imaginé qu'ainsi quand je serais en l'air, je pourrais prendre autant de vent qu'il m'en faudrait pour arriver à Colignac ; mais en un clin d'oeil le soleil qui battait à plomb et obliquement sur les miroirs ardents de l'icosaèdre, me guinda si haut, que je perdis Toulouse de vue. Cela me fît abandonner ma ficelle, et fort peu de temps après j'aperçus par une des vitres que j'avais pratiquées aux quatre côtés de la machine, ma petite voile arrachée qui s'envolait au gré d'un tourbillon entonné dedans.
Il me souvient qu'en moins d'une heure je me trouvai au-dessus de la moyenne région. Je m'en aperçus bientôt, parce que je voyais grêler et pleuvoir plus bas que moi. On me demandera peut-être d'où venait alors ce vent, sans lequel ma boîte ne pouvait monter dans un étage du ciel exempt de météores. Mais pourvu qu'on m'écoute, je satisferai à cette objection. Je vous ai dit que le soleil qui battait vigoureusement sur mes miroirs concaves, unissant les rais dans le milieu du vase, chassait avec son ardeur par le tuyau d'en haut l'air dont il était plein, et qu'ainsi le vase demeurant vide, la nature qui l'abhorre lui faisait rehumer par l'ouverture basse d'autre air pour se remplir : s'il en perdait beaucoup, il en recourait autant ; et de cette sorte on ne doit pas s'ébahir que dans une région au-dessus de la moyenne où sont les vents, je continuasse de monter, parce que l'éther devenait vent, par la furieuse vitesse avec laquelle il s'engouffrait pour empêcher le vide, et devait par conséquent pousser sans cesse ma machine.
Je ne fus quasi pas travaillé de la faim, hormis lorsque je traversai cette moyenne région ; car véritablement la froideur du climat me la fit voir de loin ; je dis de loin, à cause qu'une bouteille d'essence que je portais toujours dont j'avalai quelques gorgées lui défendit d'approcher.
Pendant tout le reste de mon voyage, je n'en sentis aucune atteinte ; au contraire, plus j'avançais vers ce monde enflammé, plus je me trouvais robuste. Je sentais mon visage un peu chaud, et plus gai qu'à l'ordinaire ; mes mains paraissaient colorées d'un vermeil agréable, et je ne sais quelle joie coulait parmi mon sang qui me faisait être au delà de moi.
Il me souvient que réfléchissant sur cette aventure, je raisonnai une fois ainsi : « La faim sans doute ne me saurait atteindre, à cause que cette douleur n'étant qu'un instinct de nature, avec lequel elle oblige les animaux à réparer par l'aliment ce qui se perd de leur substance, aujourd'hui qu'elle sent que le soleil par sa pure, continuelle, et voisine irradiation, me fait plus réparer de chaleur radicale, que je n'en perds, elle ne me donne plus cette envie qui me serait inutile. » J'objectais pourtant à ces raisons, que puisque le tempérament qui fait la vie, consistait non seulement en chaleur naturelle, mais en humide radical, où ce feu se doit attacher comme la flamme à l'huile d'une lampe, les rayons seuls de ce brasier vital ne pouvaient faire l'âme, à moins de rencontrer quelque matière onctueuse qui les fixât. Mais tout aussitôt je vainquis cette difficulté, après avoir pris garde que dans nos corps l'humide radical et la chaleur naturelle ne sont rien qu'une même chose ; car ce que l'on appelle humide, soit dans les animaux, soit dans le soleil, cette grande âme du monde, n'est qu'une fluxion d'étincelles plus continues, à cause de leur mobilité ; et ce que l'on nomme chaleur est une bruine d'atomes de feu qui paraissent moins déliés, à cause de leur interruption. Mais quand l'humide et la chaleur radicale seraient deux choses distinctes, il est constant que l'humide ne serait pas nécessaire pour vivre si proche du soleil ; car puisque cet humide ne sert dans les vivants que pour arrêter la chaleur qui s'exhalerait trop vite, et ne serait pas réparée assez tôt, je n'avais garde d'en manquer dans une région où de ces petits corps de flamme qui font la vie, il s'en réunissait davantage à mon être qu'il ne s'en détachait.

(à suivre...)
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