Voyage dans la Lune... (29)
« Toutefois un tel spectacle n'arrive guère ; car comme nos rois sont fort doux, ils n'obligent jamais personne à vouloir pour se venger encourir une mort si cruelle. « Celui qui règne à présent est une colombe dont l'humeur est si pacifique, que l'autre jour qu'il fallait accorder deux moineaux, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre ce que c'était qu'inimitié. » Ma pie ne put continuer un si long discours, sans que quelques-uns des assistants y prissent garde ; et parce qu'on la soupçonnait déjà de quelque intelligence, les principaux de l'assemblée lui firent mettre la main sur le collet par un aigle de la garde qui se saisit de sa personne. Le roi colombe arriva sur ces entrefaites ; chacun se tut, et la première chose qui rompit le silence, fut la plainte que le grand censeur des oiseaux dressa contre la pie. Le roi pleinement informé du scandale dont elle était la cause, lui demanda son nom, et comment elle me connaissait. « Sire, répondit-elle fort étonnée, je me nomme Margot ; il y a ici force oiseaux de qualité qui répondront de moi. J'appris un jour au monde de la terre d'où je suis native, par Guillery l'Enrhumé que voilà, qui, m'ayant entendu crier en cage, me vint visiter à la fenêtre où j'étais pendue, que mon père était Courte-queue, et ma mère Croque- noix. Je ne l'aurais pas su sans lui ; car j'avais été enlevée de dessous l'aile de mes parents au berceau, fort jeune. Ma mère quelque temps après en mourut de déplaisir, et mon père désormais hors d'âge de faire d'autres enfants, désespéré de se voir sans héritiers, s'en alla à la guerre des geais, où il fut tué d'un coup de bec dans la cervelle. Ceux qui me ravirent furent certains animaux sauvages qu'on appelle porchers, qui me portèrent vendre à un château, où je vis cet homme à qui vous faites maintenant le procès. Je ne sais s'il conçut quelque bonne volonté pour moi, mais il se donnait la peine d'avertir les serviteurs de me hacher de la mangeaille. Il avait quelquefois la bonté de me l'apprêter lui-même. Si en hiver j'étais morfondue, il me portait auprès du feu, calfeutrait ma cage ou commandait au jardinier de me réchauffer dans sa chemise. Les domestiques n'osaient m'agacer en sa présence, et je me souviens qu'un jour il me sauva de la gueule du chat qui me tenait entre ses griffes, où le petit laquais de ma dame m'avait exposée. Mais il ne sera pas mal à propos de vous apprendre la cause de cette barbarie. Pour complaire à Verdelet (c'est le nom du petit laquais) je répétais un jour les sottises qu'il m'avait enseignées. Or il arriva, par malheur, quoique je récitasse toujours mes quolibets de suite, que je vins à dire en son ordre justement comme il entrait pour faire un faux message : « Taisez-vous, fils de putain, vous avez menti ! » Cet homme accusé que voilà, qui connaissant le naturel menteur du fripon, s'imagina que je pourrais bien avoir parlé par prophétie, et envoya sur les lieux s'enquérir si Verdelet y avait été : Verdelet fut convaincu de fourbe, Verdelet fut fouetté, et Verdelet pour se venger m'eût fait manger au matou, sans lui. » Le roi d'un baissement de tête, témoigna qu'il était content de la pitié qu'elle avait eue de mon désastre ; il lui défendît toutefois de me plus parler en secret. Ensuite, il demanda à l'avocat de ma partie, si son plaidoyer était prêt. Il fit signe de la patte qu'il allait parler, et voici ce me semble les mêmes points dont il insista contre moi : Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, les Chambres assemblées, contre un animal accusé d'être homme. « Messieurs, la partie de ce criminel est Guillemette la Charnue, perdrix de son extraction, nouvellement arrivée du monde de la terre, la gorge encore ouverte d'une balle de plomb que lui ont tirée les hommes, demanderesse à l'encontre du genre humain, et par conséquent à l'encontre d'un animal que je prétends être un membre de ce grand corps. Il ne nous serait pas malaisé d'empêcher par sa mort les violences qu'il peut faire ; toutefois comme le salut ou la perte de tout ce qui vit, importe à la République des vivants, il me semble que nous mériterions d'être nés hommes, c'est-à-dire dégradés de la raison et de l'immortalité que nous avons par-dessus eux, si nous leur avions ressemblé par quelqu'une de leurs injustices. « Examinons donc, messieurs, les difficultés de ce procès avec toute la contention de laquelle nos divins esprits sont capables. « Le noeud de l'affaire consiste à savoir si cet animal est homme ; et puis en cas que nous avérions qu'il le soit, si pour cela il mérite la mort. « Pour moi, je ne fais point de difficulté qu'il ne le soit, premièrement, par un sentiment d'horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause ; secondement, en ce qu'il rit comme un fou, troisièmement, en ce qu'il pleure comme un sot ; quatrièmement, en ce qu'il se mouche comme un vilain ; cinquièmement, en ce qu'il est plumé comme un galeux ; sixièmement, en ce qu'il porte la queue devant ; septièmement, en ce qu'il a toujours une quantité de petits grès carrés dans la bouche qu'il n'a pas l'esprit de cracher ni d'avaler ; huitièmement, et pour conclusion, en ce qu'il lève en haut tous les matins ses yeux, son nez et son large bec, colle ses mains ouvertes la pointe au ciel plat contre plat, et n'en fait qu'une attachée, comme s'il s'ennuyait d'en avoir deux libres ; se casse les jambes par la moitié, en sorte qu'il tombe sur ses gigots ; puis avec des paroles magiques qu'il bourdonne, j'ai pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu'il se relève après aussi gai qu'auparavant. Or vous savez, messieurs, que de tous les animaux il n'y a que l'homme seul dont l'âme soit assez noire pour s'adonner à la magie, et par conséquent celui-ci est homme. Il faut maintenant examiner si, pour être homme, il mérite la mort. « Je pense, messieurs, qu'on n'a jamais révoqué en doute que toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l'homme semble n'être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu'allant contre la fin de sa création, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ? « La première et la plus fondamentale loi pour la manutention d'une république, c'est l'égalité ; mais l'homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nous manger ; il se fait accroire que nous n'avons été faits que pour lui ; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de résistance qu'il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer à ses maîtres, les aigles, les condors, et les griffons, par qui les plus robustes d'entre eux sont surmontés. « Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait- elle diversité d'espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ? (à suivre...) |
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