Voyage dans la Lune... (25)
Une autre chose peut causer de l'étonnement, à savoir pourquoi les approches de ce globe ardent ne me consumaient pas, puisque j'avais presque atteint la pleine activité de sa sphère ; mais en voici la raison. Ce n'est point, à proprement parler, le feu même qui brûle, mais une matière plus grosse que le feu pousse ça et là par les élans de sa nature mobile ; et cette poudre de bluettes que je nomme feu, par elle-même mouvante, tient possible toute son action de la rondeur de ces atomes, car ils chatouillent, échauffent, ou brûlent, selon la figure des corps qu'ils traînent avec eux. Ainsi la paille ne jette pas une flamme si ardente que le bois ; le bois brûle avec moins de violence que le fer ; et cela procède de ce que le feu de fer, de bois et de paille, quoique en soi le même feu, agit toutefois diversement selon la diversité des corps qu'il remue. C'est pourquoi dans la paille, le feu, cette poussière quasi spirituelle, n'étant embarrassé qu'avec un corps mou, il est moins corrosif ; dans le bois, dont la substance est plus compacte, il entre plus durement ; et dans le fer ; dont la masse est presque tout à fait solide, et liée de parties angulaires, il pénètre et consume ce qu'on y jette en un tournemain. Toutes ces observations étant si familières, on ne s'étonnera point que j'approchasse du soleil sans être brûlé, puisque ce qui brûle n'est pas le feu, mais la manière où il est attaché ; et que le feu du soleil ne peut être mêlé d'aucune matière. N'expérimentons-nous pas même que la joie qui est un feu, pour ce qu'il ne remue qu'un sang aérien dont les particules fort déliées glissent doucement contre les membranes de notre chair, chatouille et fait naître je ne sais quelle aveugle volupté ? Et que cette volupté, ou pour mieux dire ce premier progrès de douleur, n'arrivant pas jusqu'à menacer l'animal de mort, mais jusqu'à lui faire sentir que l'envie cause un mouvement à nos esprits que nous appelons joie ? Ce n'est pas que la fièvre, encore qu'elle ait des accidents tout contraires, ne soit un feu aussi bien que la joie, mais c'est un feu enveloppé dans un corps, dont les grains sont cornus, tel qu'est la bile âtre, ou la mélancolie, qui venant à darder ses pointes crochues partout où sa nature mobile le promène, perce, coupe, écorche, et produit par cette agitation violente ce qu'on appelle ardeur de fièvre. Mais cette enchaînure de preuves est fort inutile ; les expériences les plus vulgaires suffisent pour convaincre les aheurtés. Je n'ai pas de temps à perdre, il faut penser à moi. Je suis à l'exemple de Phaéton, au milieu d'une carrière où je ne saurais rebrousser, et dans laquelle si je fais un faux pas, toute la nature ensemble n'est point capable de me secourir. Je connus très distinctement, comme autrefois j'avais soupçonné en montant à la lune, qu'en effet c'est la terre qui tourne d'orient en occident à l'entour du soleil, et non pas le soleil autour d'elle ; car je voyais en suite de la France, le pied de la botte d'Italie, puis la mer Méditerranée, puis la Grèce, puis le Bosphore, le Pont-Euxin, la Perse, les Indes, la Chine, et enfin le Japon, passer successivement vis-à-vis du trou de ma loge ; et quelques heures après mon élévation, toute la mer du Sud ayant tourné laissa mettre à sa place le continent de l'Amérique. Je distinguai clairement toutes ces révolutions, et je me souviens même que longtemps après je vis encore l'Europe remonter une fois sur la scène, mais je n'y pouvais plus remarquer séparément les États, à cause de mon exaltation qui devint trop haute. Je laissai sur ma route, tantôt à gauche, tantôt à droite, plusieurs terres comme la nôtre, où pour peu que j'atteignisse les sphères de leur activité, je me sentais fléchir. Toutefois, la rapide vigueur de mon essor surmontait celle de ces attractions. Je côtoyai la lune qui pour lors se trouvait entre le soleil et la terre, et je laissai Vénus à main droite. Mais à propos de cette étoile, la vieille astronomie a tant prêché que les planètes sont des astres qui tournent à l'entour de la terre, que la moderne n'oserait en douter. Et je remarquai toutefois, que durant tout le temps que Vénus parut au deçà du soleil, à l'entour duquel elle tourne, je la vis toujours en croissant ; mais achevant son tour, j'observai qu'à mesure qu'elle passa derrière, ses cornes se rapprochèrent, et son ventre noir se redora. Or cette vicissitude de lumières et de ténèbres, montre bien évidemment que les planètes sont comme la lune et la terre, des globes sans clarté, qui ne sont capables que de réfléchir celle qu'ils empruntent. En effet, à force de monter, je fis encore la même observation de Mercure. Je remarquai de plus, que tous ces mondes ont encore d'autres petits mondes qui se meuvent à l'entour d'eux. Rêvant depuis aux causes de la construction de ce grand univers, je me suis imaginé qu'au débrouillement du chaos, après que Dieu eut créé la matière, les corps semblables se joignirent par ce principe d'amour inconnu, avec lequel nous expérimentons que toute chose cherche son pareil. Des particules formées de certaine façon s'assemblèrent et cela fit l'air. D'autres à qui la figure donna possible un mouvement circulaire, composèrent en se liant les globes qu'on appelle astres, qui non seulement à cause de cette inclination de pirouetter sur leurs pôles, à laquelle leur figure les nécessite, ont dû s'amasser en rond, comme nous les voyons, mais ont dû même s'évaporant de la masse, et cheminant dans leur fuite d'une allure semblable, faire tourner les orbes moindres qui se rencontraient dans la sphère de leur activité. C'est pourquoi Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne, ont été contraints de pirouetter et rouler tout ensemble à l'entour du soleil. Ce n'est pas qu'on ne se puisse imaginer qu'autrefois tous ces autres globes n'aient été des soleils, puisqu'il reste encore à la terre, malgré son extinction présente, assez de chaleur pour faire tourner la lune autour d'elle par le mouvement circulaire des corps qui se déprennent de sa masse, et qu'il en reste assez à Jupiter, pour en faire tourner quatre. Mais ces soleils à la longueur du temps, ont fait une perte de lumière et de feu si considérable par l'émission continuelle des petits corps qui font l'ardeur et la clarté, qu'ils sont demeurés un marc froid, ténébreux, et presque impuissant. Nous découvrons même que ces taches qui sont au soleil, dont les anciens ne s'étaient point aperçus, croissent de jour en jour. Or que sait-on si ce n'est point une croûte qui se forme en sa superficie, sa masse qui s'éteint à mesure que la lumière s'en déprend ; et s'il ne deviendra point, quand tous ces corps mobiles l'auront abandonné, un globe opaque comme la terre ? (à suivre...) |
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