Voyage dans la Lune... (26)
Il y a des siècles fort éloignés, au delà desquels il ne parait aucun vestige du genre humain. Peut-être qu'auparavant la terre était un soleil peuplé d'animaux proportionnés au climat qui les avait produits ; et peut-être que ces animaux-là étaient les démons de qui l'antiquité raconte tant d'exemples. Pourquoi non ? Ne se peut-il pas faire que ces animaux depuis l'extinction de la terre, y ont encore habité quelque temps, et que l'altération de leur globe n'en avait pas détruit encore toute la race ? En effet leur vie a duré jusqu'à celle d'Auguste, au témoignage de Plutarque. Il semble même que le testament prophétique et sacré de nos premiers patriarches, nous ait voulu conduire à cette vérité par la main ; car on y lit auparavant qu'il soit parlé de l'homme, la révolte des anges. Cette suite de temps que l'Écriture observe, n'est- elle pas comme une demi-preuve que les anges ont habité la terre auparavant nous ? Et que ces orgueilleux qui avaient habité notre monde, du temps qu'il était soleil, dédaignant peut-être, depuis qu'il fut éteint, d'y continuer leur demeure, et sachant que Dieu avait posé son trône dans le soleil, osèrent entreprendre de l'occuper ? Mais Dieu qui voulut punir leur audace, les chassa même de la terre, et créa l'homme, moins parfait, mais par conséquent moins superbe, pour occuper leurs places vides. Environ au bout de quatre mois de voyage, du moins autant qu'on saurait supputer, quand il n'arrive point de nuit pour distinguer le jour, j'abordai une de ces petites terres qui voltigent à l'entour du soleil que les mathématiciens appellent des macules, où à cause des nuages interposés, mes miroirs ne réunissant plus tant de chaleur, et l'air par conséquent ne poussant plus ma cabane avec tant de vigueur, ce qui resta de vent ne fut capable que de soutenir ma chute, et me descendre sur la pointe d'une fort haute montagne où je baissai doucement. ------------------ Je commençais de m'endormir, comme j'aperçus en l'air un oiseau merveilleux qui planait sur ma tête ; il se soutenait d'un mouvement si léger et si imperceptible, que je doutai plusieurs fois si ce n'était point encore un petit univers balancé par son propre centre. Il descendit pourtant peu à peu, et arriva enfin si proche de moi, que mes yeux soulagés furent tout pleins de son image. Sa queue paraissait verte, son estomac d'azur émaillé, ses ailes incarnates, et sa tête de pourpre faisait briller en s'agitant une couronne d'or, dont les rayons jaillissaient de ses yeux. Il fut longtemps à voler dans la nue, et je me tenais tellement collé à tout ce qu'il devenait, que mon âme s'étant toute repliée et comme raccourcie à la seule opération de voir, elle n'atteignit presque pas jusqu'à celle d'ouïr, pour me faire entendre que l'oiseau parlait en chantant. Ainsi peu à peu débandé de mon extase, je remarquai distinctement les syllabes, les mots et le discours qu'il articula Voici donc au mieux qu'il m'en souvient, les termes dont il arrangea le tissu de sa chanson : « Vous êtes étranger, siffla l'oiseau fort agréablement, et naquîtes dans un monde d'où je suis originaire. Or cette propension secrète dont nous sommes émus pour nos compatriotes, est l'instinct qui me pousse à vouloir que vous sachiez ma vie. « Je vois votre esprit tendu à comprendre comment il est possible que je m'explique à vous d'un discours suivi, vu qu'encore que les oiseaux contrefassent votre parole, ils ne la conçoivent pas ; mais aussi quand vous contrefaites l'aboi d'un chien ou le chant d'un rossignol, vous ne concevez pas non plus ce que le chien ou le rossignol ont voulu dire. Tirez donc conséquence de là que ni les oiseaux ni les hommes ne sont pas pour cela moins raisonnables. « Cependant de même qu'entre vous autres, il s'en est trouvé de si éclairés, qu'ils ont entendu et parlé notre langue comme Apollonius de Thyane, Anaximandre, et plusieurs dont je vous tais les noms, pour ce qu'ils ne sont jamais venus à votre connaissance ; de même parmi nous il s'en trouve qui entendent et parlent la vôtre. Quelques-uns, à la vérité, ne savent que celle d'une nation. Mais tout ainsi qu'il se rencontre des oiseaux qui ne disent mot, quelques-uns qui gazouillent, d'autres qui parlent, il s'en rencontre encore de plus parfaits qui savent user de toutes sortes d'idiomes ; quant à moi j'ai l'honneur d'être de ce petit nombre. « Au reste vous saurez qu'en quelque monde que ce soit, nature a imprimé aux oiseaux une secrète envie de voler jusqu'ici, et peut-être que cette émotion de notre volonté est en ce qui nous a fait croître des ailes, comme les femmes grosses produisent sur leurs enfants la figure des choses qu'elles ont désirées ; ou plutôt comme ceux qui passionnant de savoir nager ont été vus tout endormis se plonger au courant des fleuves, et franchir, avec plus d'adresse qu'un expérimenté nageur, des hasards qu'étant éveillés ils n'eussent osé seulement regarder ; ou comme ce fils du roi Crésus, à qui un véhément désir de parler pour garantir son père, enseigna tout d'un coup une langue ; ou bref comme cet ancien qui, pressé de son ennemi et surpris sans armes, sentit croître sur son front des cornes de taureau, par le désir qu'une fureur semblable à celle de cet animal lui en inspira. « Quand donc les oiseaux sont arrivés au soleil, ils vont joindre la république de leur espèce. Je vois bien que vous êtes gros d'apprendre qui je suis. C'est moi que parmi vous on appelle phénix. Dans chaque monde il n'y en a qu'un à la fois, lequel y habite durant l'espace de cent ans ; car au bout d'un siècle, quand sur quelque montagne d'Arabie il s'est déchargé d'un gros oeuf au milieu des charbons de son bûcher, dont il a trié la matière de rameaux d'aloès, de cannelle et d'encens, il prend son essor, et dresse sa volée au soleil, comme la patrie où son coeur a longtemps aspiré. Il a bien fait auparavant tous ses efforts pour ce voyage ; mais la pesanteur de son oeuf, dont les coques si épaisses qu'il faut un siècle à le couver, retardait toujours l'entreprise. « Je me doute bien que vous aurez de la peine à concevoir cette miraculeuse production ; c'est pourquoi je veux vous l'expliquer. Le phénix est hermaphrodite ; mais entre les hermaphrodites, c'est encore un autre phénix tout extraordinaire, car...» Il resta un demi-quart d'heure sans parler, et puis il ajouta : « Je vois bien que vous soupçonnez de fausseté ce que je vous viens d'apprendre ; mais si je ne dis vrai, je veux jamais n'aborder votre globe, qu'un aigle ne fonde sur moi. » Il demeura encore quelque temps à se balancer dans le ciel, et puis il s'envola. L'admiration qu'il m'avait causée par son récit me donna la curiosité de le suivre ; et parce qu'il fendait le vague des cieux d'un essor non précipité, je le conduisis de la vue et du marcher assez facilement. Environ au bout de cinquante lieues, je me trouvai dans un pays si plein d'oiseaux, que leur nombre égalait presque celui des feuilles qui les couvraient. Ce qui me surprit davantage fut que ces oiseaux, au lieu de s'effaroucher à ma rencontre, voltigeaient alentour de moi ; l'un sifflait à mes oreilles, l'autre faisait la roue sur ma tête ; bref après que leurs petites gambades eurent occupé mon attention fort longtemps, tout à coup je sentis mes bras chargés de plus d'un million de toutes sortes d'espèces, qui pesaient dessus si lourdement, que je ne les pouvais remuer. (à suivre...) |
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