Voyage dans la Lune... (27)
Ils me tinrent en cet état jusqu'à ce que je vis arriver quatre grandes aigles, dont les unes m'ayant de leurs serres accolé par les jambes, les deux autres par les bras, m'enlevèrent fort haut. Je remarquai parmi la foule une pie, qui tantôt deçà, tantôt delà, volait et revolait avec beaucoup d'empressement, et j'entendis qu'elle me cria que je ne me défendisse point, à cause que ses compagnons tenaient déjà conseil de me crever les yeux. Cet avertissement empêcha toute la résistance que j'aurais pu faire ; de sorte que ces aigles m'emportèrent à plus de mille lieues de là dans un grand bois, qui était, à ce que dit ma pie, la ville où leur roi faisait sa résidence. La première chose qu'ils firent fut de me jeter en prison dans le tronc creusé d'un grand chêne, et quantité des plus robustes se perchèrent sur les branches, où ils exercèrent les fonctions d'une compagnie de soldats sous les armes. Environ au bout de vingt-quatre heures, il en entra d'autres en garde qui relevèrent ceux-ci. Cependant que j'attendais avec beaucoup de mélancolie ce qu'il plairait à la Fortune d'ordonner de mes désastres, ma charitable pie m'apprenait tout ce qui se passait. Entre autres choses, il me souvient qu'elle m'avertit que la populace des oiseaux avait fort crié de ce qu'on me gardait si longtemps sans me dévorer ; qu'ils avaient remontré que j'amaigrirais tellement qu'on ne trouverait plus sur moi que des os à ronger. La rumeur pensa s'échauffer en sédition, car ma pie s'étant émancipée de représenter que c'était un procédé barbare, de faire ainsi mourir sans connaissance de cause, un animal qui approchait en quelque sorte de leur raisonnement, ils la pensèrent mettre en pièces, alléguant que cela serait bien ridicule de croire qu'un animal tout nu, que la nature même en mettant au jour ne s'était pas souciée de fournir des choses nécessaires à le conserver, fût comme eux capable de raison : « Encore, ajoutaient-ils, si c'était un animal qui approchât un peu davantage de notre figure, mais justement le plus dissemblable, et le plus affreux ; enfin une bête chauve, un oiseau plumé, une chimère amassée de toutes sortes de natures, et qui fait peur à toutes : l'homme, dis-je, si sot et si vain, qu'il se persuade que nous n'avons été faits que pour lui ; l'homme qui avec son âme si clairvoyante, ne saurait distinguer le sucre d'avec l'arsenic, et qui avalera de la ciguë que son beau jugement lui aurait fait prendre pour du persil ; l'homme qui soutient qu'on ne raisonne que par le rapport des sens, et qui cependant a les sens les plus faibles, les plus tardifs et les plus faux d'entre toutes les créatures ; l'homme enfin que la nature, pour faire de tout, a créé comme les monstres, mais en qui pourtant elle a infus l'ambition de commander à tous les animaux et de les exterminer. » Voilà ce que disaient les plus sages : pour la commune, elle criait que cela était horrible, de croire qu'une bête qui n'avait pas le visage fait comme eux, eût de la raison. « Hé, quoi ! murmuraient-ils l'un à l'autre, il n'a ni bec, ni plumes, ni griffes, et son âme serait spirituelle ! O dieux ! quelle impertinence ! » La compassion qu'eurent de moi les plus généreux n'empêcha point qu'on n'instruisît mon procès criminel : on en dressa toutes les écritures dessus l'écorce d'un cyprès ; et puis au bout de quelques jours je fus porté au tribunal des oiseaux. Il n'y avait pour avocats, pour conseillers, et pour juges, à la séance, que des pies, des geais et des étourneaux ; encore n'avait-on choisi que ceux qui entendaient ma langue. Au lieu de m'interroger sur la sellette, on me mit à califourchon sur un chicot de bois pourri, d'où celui qui présidait à l'auditoire, après avoir claqué du bec deux ou trois coups, et secoué majestueusement ses plumes, me demanda d'où j'étais, de quelle nation, et de quelle espèce. Ma charitable pie m'avait donné auparavant quelques instructions qui me furent très salutaires, et entre autres que je me gardasse bien d'avouer que je fusse homme. Je répondis donc que j'étais de ce petit monde qu'on appelait la terre, dont le phénix et quelques autres que je voyais dans l'assemblée, pouvaient leur avoir parlé ; que le climat qui m'avait vu naître était assis sous la zone tempérée du Pôle arctique, dans une extrémité de l'Europe qu'on nommait la France ; et quant à ce qui concernait mon espèce, que je n'étais point homme comme ils se figuraient, mais singe ; que des hommes m'avaient enlevé au berceau fort jeune, et nourri parmi eux ; que leur mauvaise éducation m'avait ainsi rendu la peau délicate ; qu'ils m'avaient fait oublier ma langue naturelle, et instruit à la leur ; que pour complaire à ces animaux farouches, je m'étais accoutumé à ne marcher que sur deux pieds ; et qu'enfin, comme on tombe plus facilement qu'on ne monte d'espèce, l'opinion, la coutume et la nourriture de ces bêtes immondes avaient tant de pouvoir sur moi, qu'à peine mes parents qui sont singes d'honneur, me pourraient eux-mêmes reconnaître. J'ajoutai pour ma justification, qu'ils me fissent visiter par des experts, et qu'en cas que je fusse trouvé homme, je me soumettais à être anéanti comme un monstre. « Messieurs, s'écria une arondelle de l'assemblée dès que j'eus cessé de parler, je le tiens convaincu ; vous n'avez pas oublié qu'il vient de dire que le pays qui l'avait vu naître était la France ; mais vous savez qu'en France les singes n'engendrent point : après cela jugez s'il est ce qu'il se vante d'être ! » Je répondis à mon accusatrice que j'avais été enlevé si jeune du sein de mes parents, et transporté en France, qu'à bon droit je pouvais appeler mon pays natal celui duquel je me souvenais le plus loin. Cette raison, quoique spécieuse, n'était pas suffisante ; mais la plupart, ravis d'entendre que je n'étais pas homme, furent bien aises de le croire ; car ceux qui n'en avaient jamais vu ne pouvaient se persuader qu'un homme ne fût bien plus horrible que je ne leur paraissais, et les plus sensés ajoutaient que l'homme était quelque chose de si abominable, qu'il était utile qu'on crût que ce n'était qu'un être imaginaire. De ravissement tout l'auditoire en battit des ailes, et sur l'heure on me mit pour m'examiner au pouvoir des syndics, à la charge de me représenter le lendemain, et d'en faire à l'ouverture des Chambres le rapport à la compagnie. Ils s'en chargèrent donc, et me portèrent dans un bocage reculé. Là pendant qu'ils me tinrent, ils ne s'occupèrent qu'à gesticuler autour de moi cent sortes de culbutes, à faire la procession des coques de noix sur la tête. Tantôt ils battaient des pieds l'un contre l'autre, tantôt ils creusaient de petites fosses pour les remplir, et puis j'étais tout étonné que je ne voyais plus personne. (à suivre...) |
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