Voyage dans la Lune... (28)

Publié le par jeanphi



Le jour et la nuit se passèrent à ces bagatelles, jusqu'au lendemain que l'heure prescrite étant venue, on me reporta derechef comparaître devant mes juges, où mes syndics interpellés de dire vérité, répondirent que pour la décharge de leur conscience, ils se sentaient tenus d'avertir la cour qu'assurément je n'étais pas singe comme je me vantais : « Car, disaient-ils, nous avons eu beau sauter, marcher, pirouetter et inventer en sa présence cent tours de passe, par lesquels nous prétendions l'émouvoir à faire de même, selon la coutume des singes. Or quoiqu'il eût été nourri parmi les hommes, comme le singe est toujours singe, nous soutenons qu'il n'eût pas été en sa puissance de s'abstenir de contrefaire nos singeries. Voilà, messieurs, notre rapport.»
Les juges alors s'approchèrent pour venir aux opinions ; mais on s'aperçut que le ciel se couvrait et paraissait chargé. Cela fit lever l'assemblée.
Je m'imaginais que l'apparence du mauvais temps les y avait conviés, quand l'avocat général me vint dire, par ordre de la cour, qu'on ne me jugerait point ce jour-là ; que jamais on ne vidait un procès criminel lorsque le ciel n'était pas serein, parce qu'ils craignaient que la mauvaise température de l'air n'altérât quelque chose à la bonne constitution de l'esprit des juges ; que le chagrin dont l'humeur des oiseaux se charge durant la pluie, ne dégorgeât sur la cause, ou qu'enfin la cour ne se vengeât de sa tristesse sur l'accusé ; c'est pourquoi mon jugement fut remis à un plus beau temps. On me ramena donc en prison, et je me souviens que pendant le chemin ma charitable pie ne m'abandonna guère, elle vola toujours à mes côtés, et je crois qu'elle ne m'eût point quitté, si ses compagnons ne se fussent approchés de nous.
Enfin, j'arrivai au lieu de ma prison, où pendant ma captivité je ne fus nourri que du pain du roi : c'était ainsi qu'ils appelaient une cinquantaine de vers, et autant de guillots qu'ils m'apportaient à manger de sept heures en sept heures.
Je pensais recomparaître dès le lendemain, et tout le monde le croyait ainsi ; mais un de mes gardes me conta au bout de cinq ou six jours, que tout ce temps-là avait été employé à rendre justice à une communauté de chardonnerets, qui l'avait implorée contre un de leurs compagnons. Je demandai à ce garde de quel crime ce malheureux était accusé : « Du crime, répliqua le garde, le plus énorme dont un oiseau puisse être noirci. On l'accuse... le pourriez-vous bien croire ? On l'accuse... mais, bons dieux ! d'y penser seulement les plumes m'en dressent à la tête... Enfin on l'accuse de n'avoir pas encore depuis six ans mérité d'avoir un ami ; c'est pourquoi il a été condamné à être roi, et roi d'un peuple différent de son espèce.
» Si ses sujets eussent été de sa nature, il aurait pu tremper au moins des yeux et du désir dedans leurs voluptés ; mais comme les plaisirs d'une espèce n'ont point du tout de relation avec les plaisirs d'une autre espèce, il supportera toutes les fatigues, et boira toutes les amertumes de la royauté, sans pouvoir en goûter aucune des douceurs.
« On l'a fait partir ce matin environné de beaucoup de médecins, pour veiller à ce qu'il ne s'empoisonne dans le voyage. » Quoique mon garde fût grand causeur de sa nature, il ne m'osa pas entretenir seul plus longtemps, de peur d'être soupçonné d'intelligence.
Environ sur la fin de la semaine, je fus encore ramené devant mes juges. On me nicha sur le fourchon d'un petit arbre sans feuilles. Les oiseaux de longue robe, tant avocats, conseillers que présidents, se juchèrent tous par étage, chacun selon sa dignité, au coupeau d'un grand cèdre. Pour les autres qui n' assistaient à l'assemblée que par curiosité, ils se placèrent pêle-mêle tant que les sièges furent remplis, c'est-à-dire tant que des branches du cèdre furent couvertes de pattes.
Cette pie que j'avais toujours remarquée pleine de compassion pour moi, se vint percher sur mon arbre, où, feignant de se divertir à becqueter la mousse : « En vérité, me dit-elle, vous ne sauriez croire combien votre malheur m'est sensible, car encore que je n'ignore pas qu'un homme parmi les vivants est une peste dont on devrait purger tout État bien policé ; quand je me souviens toutefois d'avoir été dès le berceau élevée parmi eux, d'avoir appris leur langue si parfaitement, que j'en ai presque oublié la mienne, et d'avoir mangé de leur main des fromages mous si excellents que je ne saurais y songer sans que l'eau m'en vienne aux yeux et à la bouche, je sens pour vous des tendresses qui m'empêchent d'incliner au plus juste parti. »
Elle achevait ceci, quand nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d'un arbre assez proche du mien. Je voulus me lever pour me mettre à genoux devant lui, croyant que ce fût le roi, si ma pie de sa patte ne m'eût contenu en mon assiette. « Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand aigle fut notre souverain ? C'est une imagination de vous autres hommes, qui à cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous, que l'aigle nous devait commander.
« Mais notre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pour notre roi que le plus faible, le plus doux, et le plus pacifique ; encore le changeons nous tous les six mois, et nous le prenons faible, afin que le moindre à qui il aurait fait quelque tort, se pût venger de lui. Nous le choisissons doux, afin qu'il ne haïsse ni ne se fasse haïr de personne, et nous voulons qu'il soit d'une humeur pacifique, pour éviter la guerre, le canal de toutes les injustices.
« Chaque semaine, il tient les États, où tout le monde est reçu à se plaindre de lui. S'il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il en est dépossédé, et l'on procède à une nouvelle élection.
« Pendant la journée que durent les États, notre roi est monté au sommet d'un grand if sur le bord d'un étang, les pieds et les ailes liés. Tous les oiseaux l'un après l'autre passent par-devant lui ; et si quelqu'un d'eux le sait coupable du dernier supplice, il le peut jeter à l'eau. Mais il faut que sur-le-champ il justifie la raison qu'il en a eue, autrement il est condamné à la mort triste. »
Je ne pus m'empêcher de l'interrompre pour lui demander ce qu'elle entendait par le mot triste et voici ce qu'elle me répliqua :
« Quand le crime d'un coupable est jugé si énorme, que la mort est trop peu de chose pour l'expier, on tâche d'en choisir une qui contienne la douleur de plusieurs, et l'on y procède de cette façon :
« Ceux d'entre nous qui ont la voix la plus mélancolique et la plus funèbre, sont délégués vers le coupable qu'on porte sur un funeste cyprès. Là ces tristes musiciens s'amassent autour de lui, et lui remplissent l'âme par l'oreille de chansons si lugubres et si tragiques, que l'amertume de son chagrin désordonnant l'économie de ses organes et lui pressant le coeur, il se consume à vue d'oeil, et meurt suffoqué de tristesse.

(à suivre...)
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